Interview de Julien Gaertner

Propos recueillis par Fatine Maussang

Julien Gaertner donne des cours à Sciences Po sur le campus de Menton depuis plusieurs années. Ce professeur passionné de cinéma qui a réalisé récemment un documentaire en Palestine répond à nos questions sur son parcours et sur sa perception des frontières.

FM : Bonjour. Pourrais-je avoir une rapide présentation ?

JG : J’ai grandi ici, dans le Sud de la France, dans un village nommé Mouans-Sartoux. J’ai fait mon école là-bas, et depuis que je suis tout petit, je me suis retrouvé avec des jeunes Français issus de l’immigration, et notamment une grande communauté harki. En étudiant avec eux, en les côtoyant tous les jours, en jouant au foot avec eux, je me suis souvent posé la question : pourquoi est-ce qu’on parlait aussi mal d’eux ? Pourquoi est-ce qu’on les détestait autant ? Pourquoi est-ce que les « Arabes » étaient trop souvent mal vus ?

FM : Est-ce de là que vient votre intérêt pour le monde arabe ?

JG : Oui, je pense que mon intérêt pour le monde arabe vient de là. Le fait de côtoyer des personnes ayant vécu là-bas ou ayant eu un passé là-bas m’a tout-de-suite intéressé.  

FM : Quelles études avez-vous faites ?

JG : J’ai fait la fac d’histoire à Nice. J’ai notamment rencontré 2 chercheurs, Yvan Gastaut, et Ralph Schor, deux grands spécialistes de l’histoire de l’immigration. Après la licence, je me suis orienté vers ce sujet-là, l’immigration, car, comme je l’ai dit, c’est une trace de mon passé. J’ai commencé à m’intéresser au cinéma colonial, puis j’ai choisi comme sujet de thèse « L’image de l’arabe dans le cinéma français de 1970 à nos jours ».

FM : D’où vient cet intérêt pour le cinéma ?

JG : Je ne saurais pas vraiment l’expliquer. J’ai toujours été passionné par les arts : j’aime beaucoup la littérature, le théâtre, le cinéma… Je dirais peut-être que parmi les arts, c’est le cinéma qui ouvre le plus de portes à l’analyse, qui permet de raconter plus de choses. J’ai aussi découvert qu’il y avait très peu de recherches faites sur le cinéma colonial, je me suis dit que c’était un champ à explorer.

Quand j’ai fait ma thèse, aucune étude n’avait été faite sur ce sujet-là. Malheureusement, je n’ai pas fait de pratique, que de la théorie, et je m’ennuyais entre le moment où j’ai fini d’écrire ma thèse et le moment où je devais la soutenir.  J’ai eu 2 bourses de la commission européenne puis un post-doc à l’Université de Montréal.

Je me suis dit, avant de soutenir ma thèse, que j’essaierais d’en faire un film. C’est de là qu’est né mon premier documentaire.

FM : Comment avez-vous fait pour concrétiser ce projet ?

JG : J’ai identifié des sociétés de production que j’aimais bien, et un jeudi après-midi – je me souviens de la date ! – j’ai posté mon projet. Le lundi suivant, j’ai reçu un appel avec une réponse positive.

J’ai donc réalisé mon documentaire pour France 5, en joignant des archives, des extraits de films… Ça a bien marché, j’ai en quelque sorte « fait le grand saut ». En plus, le film a été diffusé pendant l’entre deux tours de la présidentielle française. Je me suis retrouvé dans les médias à parler de l’immigration, ou face à François Hollande lors d’un débat sur France info !

FM : Vous avez donc décidé de continuer le cinéma.

JG : La recherche m’a beaucoup plu, mais je me sentais parfois un peu décalé avec le monde universitaire. J’avais une vraie volonté de me frotter à la création J’ai fait ce premier documentaire, que j’ai trouvé très sage, voire trop sage, et je me suis dit j’aimerais en faire quelque chose de plus ambitieux.

J’avais travaillé sur ma thèse au Maroc, et j’y avais rencontré une troupe d’acrobates, « Les Acrobates de Tanger », je me suis intéressé à une famille qui travaillait dedans. Je me suis lancé dans un documentaire sur l’histoire de cette famille et de cette troupe.

FM : Et vous avez continué la recherche en parallèle ?

JG : Oui. Toujours avec cela j’ai fait de la recherche, car « les documentaires ça ne nourrit pas l’homme » ! Après mes post docs, j’ai décroché un projet financé par l’agence nationale de la recherche, Écrans et Inégalités.

J’ai aussi rencontré Karim Dridi, un cinéaste, et j’ai continué à faire des documentaires (Quatuor Galilée), avec notamment l’écriture d’un long métrage qui s’appelle Chouf, la réalisation du making-off qui s’appelle Quartier Chouf. Et là on vient de terminer un nouveau documentaire intitulé Hakawati.

Pour compléter mon parcours, j’ai eu la chance de vivre une expérience très formatrice. À 20 ans, après un stage à Paris pour la saison culturelle algérienne, j’ai demandé un poste de coopérant au Moyen-Orient, et on m’a envoyé dans un centre culturel en Palestine (ce qu’on appelle aujourd’hui les Instituts Français). Pendant deux ans j’ai donc été coopérant dans les territoires palestiniens. Cela m’a donné plein de matière pour faire des films. J’y ai fait plein de rencontres, avec notamment le Trio Joubran…

FM : Parmi vos voyages, c’est celui en Palestine qui vous a le plus marqué ?

JG : Oui. Le voyage en Palestine m’a énormément marqué. En fait, j’y ai expérimenté pleinement le sentiment, la situation d’injustice. Avant d’y aller, je ne parlais pas beaucoup de la Palestine, je n’étais pas politisé du tout. Mais quand je suis arrivé, j’ai vraiment vécu cette expérience de l’injustice. J’ai aussi eu l’impression de me sentir chez moi. Je ne me suis pas du tout senti étranger dès mon arrivée. D’ailleurs, je suis resté là-bas deux années entières sans revenir en France. C’était formateur, et à la fois troublant car à mon retour en France, j’étais complètement en décalage. Certes, en Palestine, j’avais un passeport diplomatique, une voiture, je pouvais passer les checkpoints plus vite, le tout avec un bon salaire mais on vit quand même une expérience qui change notre regard sur le monde.

FM : Comment avez-vous ressenti la notion de frontières en Palestine ?

JG : C’est très intéressant d’en parler parce que les frontières ont évolué. Quand je suis arrivé en 2002, le mur commençait à peine à être construit. Aujourd’hui, il est complètement institutionnalisé. En 2002, il n’y avait également pas de checkpoint sous la forme actuelle. C’était des « barrages volants » : on en avait n’importe où sur la route, c’était très aléatoire. Aujourd’hui, les checkpoints ressemblent à des gares de péage ! Ils sont vraiment impressionnants. Ils insistent sur le fait de marquer la frontière. Un autre point intéressant sur la question de frontière est le mur du côté israélien. Il a été recouvert de terre et d’herbe, en essayant de le masquer par un effort « paysagiste ». Je trouve que derrière cet effort, il y a une sorte de mauvaise conscience.

FM : Et les Palestiniens, qu’en pensent-ils ?

JG : Au-delà du mur, une autre chose qui m’interpelle. Dans mon documentaire Hakawati, acheté par Al Jazeera et 2M Maroc, nous avons suivi un vieux couple : Radi et Mounira. Ils ont plus de 65 ans, ils sont nés juste après la création d’état d’Israël. Ils nous ont expliqué qu’ils devaient chanter l’hymne israélien à l’école. Eux, ils se définissent comme Palestiniens citoyens d’Israël et non pas comme Arabe Israélien, parce que dire « Arabe Israélien », c’est enlever le mot Palestine. De plus, ils n’ont pas d’amis juifs.

FM : Il y a donc des frontières invisibles entre les citoyens ?

JG : Oui. Et pourtant, Radi et Mounira sont très ouverts : ce sont des artistes qui ont vu beaucoup de choses. Ils ont fondé le théâtre national de Palestine, qu’ils ont dû arrêter après la première intifada. La frontière israélo-palestinienne, on ne peut pas y échapper. Je dirai que c’est plus une barrière qu’une frontière.

FM : Comment faire pour surmonter ces frontières ?

JG : Dans une scène du film, les parents de Radi et Mounira, qui ont plus de 80 ans, expliquent : « On a eu les Turcs, on a eu les Anglais : toute occupation a une fin ». Pour eux, cela va se finir un jour. C’est une façon de dire : on a déjà une eu une occupation avant, et cela va forcément cesser.

En revanche, les jeunes sont très pessimistes. Radi et Mounira ont un fils qui est vraiment très déprimé par rapport à la situation. Les jeunes Palestiniens sont des gens qui ne peuvent pas vivre leur identité, il y a une véritable barrière psychologique.  C’est très dur : vous avez en fait les papiers d’un pays qui renie votre identité.

On s’est confrontés à tous ces tas de frontières et la pire des frontières, ce n’est pas la barrière physique mais la barrière « mentale » entre Israéliens et Palestiniens d’Israël qui sont incapables de se rencontrer et qui n’ont pas envie de se parler, et la prochaine génération de Palestiniens d’Israël qui vivent un trouble identitaire énorme avec des conséquences psychologiques qui les rendent véritablement malades. Je pense que la pire des frontières, c’est cette frontière-là.

Fatine Maussang

Fatine Maussang

Fatine, 18 ans, franco-Marocaine est une étudiante de deuxième année à Sciences Po. Membre du Zadig depuis l’an dernier, Fatine cultive d’abord le goût de la littérature : elle aime lire et laisser libre cours à son imagination, notamment à travers l’écriture de romans. Sa citation favorite est signée Charles Baudelaire (son poète préféré) « L’imagination est la reine du vrai, et le possible est une des provinces du vrai ».
Mais dernières ses airs innocents, méfiez-vous ! Fatine est une adepte de karaté, qui maitrise son art à la perfection. Pendant son temps libre, elle adore également écouter du slam et surtout, l’un de ses groupes fétiches qui est Depeche Mode. Et bien sûr, si son visage vous semble déjà si familier, pas de panique, c’est normal : d’une motivation sans faille, elle est la plume fédératrice de votre journal préféré.
Fatine Maussang

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