[Dossier 6/8] La 3A, rentabilisation financière du bachelor et gap year ?

Même si nous ne restons que deux années dans notre campus respectif, la scolarité du Collège Universitaire s’étend sur trois ans, comprenant la troisième année à l’étranger. Cependant, qui dit harmonisation des campus dit harmonisation des destinations de 3A. Chaque étudiant dispose de ce fait du catalogue entier de destinations, sans discrimination liée à sa zone géographique de spécialisation de départ. Par contre, il faut soit partir dans une université de la région, soit valider un certain nombre de crédits de cours sur le Moyen-Orient pour que la mention spécialisation Moyen-Orient – Méditerranée » soit signalée sur notre diplôme de Bachelor.

Par le passé, seules les universités du Moyen-Orient étaient disponibles aux étudiants de Menton, et les dérogations étaient exceptionnelles, comme me le confirme Kenza Aloui. Par exemple, un post du forum sc po (indisponible depuis) faisait état des différentes universités possibles en 2006, deuxième année d’existence du campus : HEM et Al Akhawayne au Maroc, l’université du Caire en Egypte, l’Université Saint-Joseph au Liban, l’université de Sharjah aux Emirats arabes unis et enfin l’université de Tel Aviv en Israël. Aussi, et je m’adresse aux persanophones du campus, Bernard El Ghoul soutenait en 2016 à Sciences Polémiques que Sciences Po avait « donné le feu vert » quant à la réouverture d’un échange universitaire, mais qu’il restait encore à « identifier le bon partenaire ». Malheureusement, cela n’est pas prêt de se rétablir au vu des tensions perpétrées par la détention de chercheurs de Sciences Po dans les prisons iraniennes, Roland Marchal récemment libéré et Fariba Adelkah, toujours emprisonnée à l’heure où j’écris ces lignes.

 Ce déclin de la 3A au Moyen-Orient est un élément de plus dans le sens d’une baisse de l’importance de la spécialisation de Menton. Jusqu’il y a environ trois ans, Julien Gaertner témoigne qu’il ressentait une « vraie envie de découvrir le Liban et la Palestine » parmi ses étudiants, destinations qu’il promouvait en racontant sa propre expérience personnelle de coopération dans la région. L’intuition de l’enseignant pour l’expliquer se rapporte à la nouvelle offre « apéritive et appétissante » des universités américaines. Suivant le système de troisième année de Sciences Po, les frais

Sans stigmatiser ce type de choix, […] je peux tout de même estimer qu’une généralisation de choix d’universités anglo-saxonnes, et plus généralement hors du Moyen-Orient, porte l’estocade à la pérennité de la spécialisation géographique de Menton

de scolarité cette année sont alignés sur ceux payés à la maison mère parisienne. Il est donc financièrement avantageux de passer une université étrangère, souvent anglo-saxonne, à « moindre » coût. L’historien et réalisateur s’en désole et trouve « effrayant que des jeunes gens privilégient le pragmatisme », soit le calcul économique et le CV, mais « plus envie d’aventure pour une zone géographique ».

Pour donner un exemple de configurations plus détaillées qui peuvent motiver le choix d’une université anglo-saxonne, Silya E-M., étudiante en deuxième année, part étudier l’année prochaine à UC Berkeley. Initialement, elle avait défendu à l’oral d’admission un projet de troisième année dans un pays du Golfe, « pour étudier leurs systèmes économiques, et les relations commerciales avec la France ». « En première année, c’était encore très flou. Mais après avoir reçu mes résultats de 1ere année, la mention de “cum laude” [ndlr : top 10% du campus], j’ai voulu “viser plus haut”  et rentabiliser mon diplôme » affirme-t-elle en mobilisant les arguments économiques que j’ai exposés ainsi que la perspective d’améliorer son anglais. Dans un autre registre, un étudiant de deuxième année qui devait partir en Australie m’explique qu’il projetait de partir en troisième année au Moyen-Orient lors de son arrivée au campus : « comme la plupart des élèves qui arrivent à Sciences Po, je voulais faire de la diplomatie », et pensait par exemple évasivement à l’IFPO (Institut français du Proche Orient, centres d’apprentissage intensif de l’arabe à Beyrouth et Amman). Il ajoute qu’il était de toute manière prévu d’aller dans un pays arabe : « c’était clair dans ma tête ». Entre temps, il s’est pris d’intérêt pour le droit, notamment grâce à Werner Hoeffner, enseignant et JOAT  (jurist of all time), ce qui a modifié ses ambitions initiales. Comme Silya, mon camarade comptait progresser en anglais et voulait donc « absolument partir dans un pays anglophone pour progresser ». Outre l’impératif parental du prestige de l’université (top 100 mondial), la pratique du rugby occupait une place de choix dans la décision finale.

Sans stigmatiser ce type de choix, par ailleurs solidement argumenté, je peux tout de même estimer qu’une généralisation de choix d’universités anglo-saxonnes, et plus généralement hors du Moyen-Orient, porte l’estocade à la pérennité de la spécialisation géographique de Menton. À la mesure de la French Track, 13 étudiants sur 67 seulement sont censés partir au Moyen-Orient l’année prochaine. Kenza Aloui soutient que cette troisième année fait partie intégrante du Bachelor. Elle suggère de « sortir des chemins plus tracés » afin de « se confronter à quelque chose de théorique appliqué en vrai ». Quel est l’intérêt de Menton si la majorité des étudiants ne sont sensibilisés au Moyen-Orient depuis notre tour d’ivoire azuréenne, sans jamais y mettre les pieds par la suite ?

Cela implique une réflexion plus large sur les intentions de formation a fortiori des décisionnaires politiques, puisqu’il n’est plus tellement question de spécialistes. Julien Gaertner souligne avec vigueur l’« expérience humaine » que représente un échange universitaire en Palestine (ndlr : université en Cisjordanie). « Voir ou vivre la privation de liberté et la privation coloniale », selon ses dires, « vaut tous les cours de géopolitique ». « Les compétences humaines transcendent l’excellence académique » formule-t-il,  insistant sur l’importance de l’aventure humaine dans la trajectoire d’un décisionnaire politique. L’enseignant pose la question de savoir s’il s’agit alors de former des technocrates.

« Les compétences humaines transcendent l’excellence académique » Julien Gaertner, enseignant au campus depuis 2011

Cependant, nous pouvons comprendre que cette harmonisation des campus participe d’une coopération universitaire très intense menée par Sciences Po avec ses universités partenaires dans le système des étudiants en échange. Il est sûrement plus attractif au niveau institutionnel de conclure des partenariats avec les écuries anglo-saxonnes, qui fournissent par ailleurs un plus gros contingent d’étudiants. Aussi, l’offre d’universités est compromise par des mesures sécuritaires. Le principal exemple est Damas, autrefois plaque tournante des arabisants français et de Sciences Po. Aussi, les étudiants en échange à Jérusalem-Est sont en situation délicate avec les autorités israéliennes depuis ces dernières années.

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Alban Delpouy

Bonjour ! Je m'appelle Alban Delpouy et j'entame cette deuxième année loin de ma chère Réunion. Je suis ravi d'occuper le rôle de directeur de publication de ce nouveau cru du Zadig. Par ailleurs, je serai en charge du site Internet de votre journal préféré. J'attends de pied ferme vos articles, que je me ferai un plaisir (ou pas) d'éditer !

Hello ! My name is Alban and it's my second year far from my dear Reunion Island. I'm glad to hold the role of publication director of this brand new Zadig. By the way, I'll also be in charge of your favourite's newspapers website. I'm looking forward to editing your articles !
Alban Delpouy

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