La comédie mentonnaise

@Pierre Desplat

Par Gaspard Moretto.

Menton, une comédie… Mais quelle comédie ! Nous voilà, 2As, arrivés au terme de cette fresque cocasse que sont ces deux années passées (ou presque) en terre mentonnaise. « Presque » car nous n’avons finalisé que trois semestres sur les quatre prévus initialement. De la comédie en quatre actes nous sommes passés à la tragédie en trois actes… Tel un coup de théâtre, le coronavirus est venu anéantir notre fin d’année, nous a privé d’un dénouement que nous imaginions grandiose. Pire, le Minicrit, censé couronner une année d’efforts et d’engagement, a été annulé. Le coup fut rude. Habitués à une grande proximité dans notre quotidien, nous avons été soudainement isolés, condamnés à nous terrer dans les coulisses sans trop comprendre la teneur des évènements. Un sentiment d’inachevé, un goût d’inaccompli nous ont alors traversé. Nous n’avons pu jouer le dernier acte de notre pièce… Nous sommes « morts sur scène », tels des Molière désabusés. Oui, l’utilisation du lexique théâtral est délibérée. Je vous l’ai dit, Menton, quelle comédie !  

Le décor d’abord : un campus dont la façade arquée n’est pas sans rappeler les théâtres à l’antique, avec l’Espace étudiant pour scène, les étudiants pour acteurs. La mer et la vieille-ville sont les spectateurs médusés de nos manœuvres quotidiennes. D’aucun dira que nous avons la patrie de la Comedia dell’Arte pour voisine directe. 

Les personnages ensuite : L’analogie entre étudiants et comédiens est infamante ? Je ne pense pas. N’avons-nous pas tous, à des degrés différents, joué un rôle à Menton ? Qui n’a pas déjà eu l’impression d’être une parodie de lui-même ? Qui n’a pas surjoué un de ses traits de caractère ? Qui n’en a pas inventé un parfois ? Et en même temps, comment nous le reprocher ? Que celui qui n’a pas péché lui jette la première pierre, dit la formule consacrée. Nous avons tous débarqué, une fin de moi d’août 2018, des quatre coins de France, de Navarre et du reste du monde, incertains de ce que nous allions vivre, souvent impatients, quelques fois effrayés. En investissant le décor, nous avons dû apprendre à connaître nos partenaires de scène. Puis, très vite, il a fallu se faire une place dans le récit, se trouver une réplique dans le dialogue. Nous avons aussi dû nous familiariser avec les petites habitudes de la maison : un amour inconditionnel pour la couleur verte, des chants d’une rare élégance, des accessoires toujours très sophistiqués. Que d’apprentissages, d’introspections, de remises en question durant ces quelques mois ! Nous avons plus d’une fois été assaillis par le doute, inquiets de ne pas être à la hauteur. Mais n’était-ce pas là un doute salvateur ?

L’intrigue après : entre drames et farces, vaudevilles et péripéties, notre vie mentonnaise nous a réservé bien des surprises. À moi le premier. Comment une vie étudiante peut-elle éclore dans une ville si morne, où le nombre de retraités est inversement proportionnel à celui de bars dignes de ce nom ? Que font tant de personnalités uniques dans un tel endroit ? Ce contexte a d’ailleurs accouché de bien des esclandres, de bien des comiques de situation. Entre l’apathie du « november blues » et l’hystérie des chants de la Ummah, nous avons parcouru tout le spectre des états de conscience. Parfois la compagnie s’est divisée, ne s’entendant plus sur la direction à suivre, s’écharpant sur quelques répliques mal interprétées. La rancœur a pu être tenace, l’exaspération profonde. Il fallait occuper le devant de la scène. Mais que d’affection, que d’amour également ! Rarement j’ai vu tant de solidarité qu’à Menton. Rarement j’ai vu tant d’approfondissement dans les relations, tant d’efforts pour conserver des amitiés chères. Et tout cela, c’est peut-être grâce à cette comédie dont je vous parle, et à son effet cathartique. Tous assignés à des rôles distincts, imprégnés par une tradition omniprésente, catalysés par des évènements collectifs, limités par un périmètre restreint, nous avons peut-être été en fait… libérés. Libérés de cette légèreté qui empêche souvent de s’intéresser à l’essentiel, qui dissout les évènements de la vie dans une indifférence diffuse. À Menton, nous avons découvert la grandeur et la petitesse de chacun, mais surtout notre misère lorsqu’on veut « donner la réplique » seul. Et peu d’endroits peuvent se targuer de prodiguer de si riches enseignements.  

Le dénouement enfin : comédie ou tragédie ? C’est à vous de choisir, selon la résonnance que vous voulez donner à cette fin brusquée, et selon votre ressenti général de la pièce. Mais une chose est sûre : tous, nous avons joué un rôle essentiel, sans lequel Menton n’aurait pas été ce que nous lui connaissons et que, pour beaucoup, nous chérissons.

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