LA GOTA QUE REBALSO EL VASO

Manifestations Santiago le 26 octobre 2019 @Apetogbor E. Allan

Pauline Follic

Jeudi 18 octobre. Ligne 5 du métro de Santiago, celui dans lequel les vendeurs ambulants ont des micros embarqués et chuchotent avec délicatesse à l’oreille des voyageurs CHIQUILLOS AGUITA CON GAS SIN GAS UN QUINIENTOOOOO CHIQUILLOOOOS. On me prévient que, à la suite de la hausse du prix du métro d’il y a quelques jours, des étudiants vont bloquer la station de métro de l’Universidad Católica et en forcer l’entrée. Expatriée européenne et rare survivante des gilets jaunes, je suis sereine ; je rejoins l’appartement qui va devenir mon bunker pour les semaines à venir.

Le lendemain, ma 3A de tranquillité à Santiago se transforme en un semestre de survie à Gotham City : les stations de métro ont été brûlées, les supermarchés saccagés, les murs, trottoirs, arrêts de bus et murets (toutes les surfaces atteignables) tagués, les rues bloquées par des barricades en feu et des milliers de milliers de manifestants dont plusieurs ont déjà été blessés par la police. Que dis-je, par les pacos culiaos (« flics enculés ») comme ils sont affectueusement surnommés ici – le moment n’est pas à la grammaire, il faudrait un autre article pour expliquer la disparition des D et des S dans la langue chilienne, ainsi que l’apparition de mots incongrus. Ainsi soit-il, les pacos bastardos
(il existe une folle variété de déclinaisons) et les milicos asesinos ont été déployés dans les rues après la déclaration de l’État d’urgence par le bien-aimé président Sebastián Piñera, proclamant au passage le Chili en guerre.

Dans la « démocratie » chilienne, l’État d’urgence implique un couvre-feu à dix-neuf ou vingt heures avec l’interdiction formelle de sortir, ainsi que des rondes nocturnes d’hélicoptères bruyants dotés de faisceaux lumineux. Il donne aussi aux forces de l’ordre le droit d’ouvrir le feu sur les citoyens et, au vu du bilan actuel, de violer, de torturer, de mutiler, de lacrymogéner et de lancesàeau-er pour nettoyer en profondeur les rues de ces manifestants « violents » et « fauteurs de troubles » ; somme toute, l’État d’urgence de réprimer la contestation.

Est souvent utilisée l’expression « faire taire ». Ici, la police préfère « bien viser et tirer à balles blanches dans les yeux des manifestants », munitions étonnamment solides dans ce pays et habituellement tirées en direction du sol pour effrayer les plus véhéments, les jambes des plus violents, mais jamais dans les yeux des manifestants. Mutilant plus de deux cent vingt Ojos de Chile et fermant les yeux sur d’énormes exactions, la yuta dictadora (n.f., champ lexical de la police) oublie de sceller les dix-huit millions de Voces de Chile ainsi que de confisquer leurs meilleures amies, les Cacerolas. C’est ainsi que chaque jour, des milliers de Chiliens manifestent dans les rues ou depuis leurs fenêtres en tapant sur des ustensiles de cuisine au rythme du fameux : « EL PUEBLO, UNIDO, JAMÁS SERÁ VENCIDO », redondante chorale accompagnée d’un orchestre de klaxons, de sifflets, d’applaudissements et, brisant l’harmonie, des premiers gaz lacrymogènes tirés par les policiers. Mais rien n’arrête le.a Chilien.ne en colère qui, pour protéger ses yeux et ses voies respiratoires de la fumée des gaz et des feux, sort de son sac un masque à gaz, des lunettes de chantier, un foulard vert pro-avortement (la convergence des luttes, à tout moment), ou dans l’imprévu, se crée une cagoule à partir d’un simple t-shirt ou d’un drapeau chilien ou mapuche (la convergence des luttes, vous disais-je).

Ici, tout est dans l’imprévu. Le pari quotidien : à quelle heure
l’université va-t-elle être envahie de manifestants ?

À quelle heure les forces de l’ordre vont-elles rétorquer en attaquant les étudiants à l’intérieur du campus ?

À quelle heure l’université va-t-elle fermer et annoncer l’annulation des cours de toute la semaine ?

Vais-je pouvoir rentrer dans mon bunker à temps ?

Combien d’étudiants vont souffrir et suffire?

PS : maman je vais bien

Cet article fait partie de l’édition spéciale en partenariat avec Agora

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