La suprématie de l’élection

Par Raphaël Beauregard-Lacroix

La démocratie est volée. Les Égyptiens le crient sur toutes les tribunes qu’on leur offre, les islamistes leur ont volé leur révolution, leur démocratie naissante. Après l’armée, les islamistes. Et tout récemment, j’ai vu circuler sur Facebook un article à propos d’un documentaire norvégien, sur le “complot” organisé par les Frères Musulmans, complot visant à prendre le contrôle du monde entier, pour bâtir une société musulmane planétaire… Les Frères Musulmans ont changé, depuis leur fondation; selon les photos de promotion de l’université du Caire, aucune femme ne portait le voile au début du 20e siècle, alors qu’aujourd’hui, 90% d’entre elles l’arborent… Mais de là à parler de complot! On se croirait dans les années du judéo-bolchévisme.

Il reste que les frères musulmans et leur version radicale An-Nur, mis ensemble, ont une majorité au parlement Égyptien; Ennahda, un parti islamiste qui se dit modéré, a récolté 37% des voies en Tunisie; au Maroc, c’est le PJD, un autre parti islamiste modéré, qui a remporté la mise avec 27% des voies. Dans le cas de la Tunisie et de l’Égypte, ces assemblées ont le devoir de rédiger (en Tunisie) ou de faire rédiger la constitution par une sous-assemblée désignée (en Égypte). Les medias rapportent des taux de participation acceptables, mais sans plus, 57% en Égypte et 45% au Maroc. On se serait peut être attendu à plus au vu de l’enjeu…

Toutefois, on ne peut pas reprocher aux Frères Musulmans, à An-Nur, à Ennahda et aux autres de ne pas s’afficher tels qu’ils sont. Les électeurs savaient pour qui ils votaient. C’est tout à fait normal de voter pour des organismes qui sont présents dans la société depuis plusieurs dizaines d’années et qui fournissent différents services, que l’État n’a pas su fournir, malheureusement. Qu’est-ce que la laïcité, telle qu’elle est vécue ici, a d’intéressant pour quelqu’un qui n’a aucun contact quotidien avec la culture occidentale? Cela ne fait aucun sens.

On ne peut donc pas parler de démocratie volée. Certes, le taux de participation est bas, mais les élections se sont déroulées de manière régulière. Les islamistes sont donc des forces légitimes. Maintenant, que ça ne plaise pas aux tenants de la laïcité, c’est normal; une victoire de la droite ne plait pas à la gauche et inversement. C’est à eux de développer des stratégies qui sauront intéresser l’électorat, quitte à miser sur autre chose que la laïcité à l’occidentale. Il y a certainement de la place pour autre chose. Et si le complot planétaire tel qu’annoncé par les interviewés du documentaire d’al-Kubaisi a réellement lieu, eh bien, ils auront beau jeu! Le prochain coup est à eux, les islamistes ne peuvent qu’être sur la défensive. Au pouvoir, ils doivent prouver qu’ils en sont dignes.

Il n’est donc pas question de “laisser une chance” au groupement religieux: ils ont joué le jeu électoral et gagné. La constitution égyptienne aura certainement une saveur religieuse, de même que beaucoup de constitutions du monde arabo-musulman… le peuple l’a voulu. Le peuple ne sait pas ce qui est bon pour lui! Ah, peut-être pas… mais qui le sait, alors?

Maintenant que le processus est enclenché, ces partis au pouvoir, chargés de la rédaction constitutionnelle ou d’emmener le pays vers une meilleure forme de démocratie, vont être surveillés de toutes parts. Les tenants de l’occidentalisation doivent se faire à l’idée que leurs pays ne sont pas uniquement constitués d’une élite éduquée et occidentalisée; que certaines parties de la population, sont peu tentées, en toute logique, par une aventure de modernisation prématurée. C’est peut être même une bonne chose, car les régimes en transition sont fragiles et une transition plus nuancée peut être le gage d’une stabilité du régime, stabilité qui permettra peut être, à son tour, la construction d’une culture de participation politique; une telle culture ne s’acquiert qu’avec le temps et ne saurait être forcée.

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