L’Accueil culinaire

Un article de Sciences Pot-au-feu par Pierre-Emmanuel Bieth

Le Zadig a eu la bonne idée, en proposant l’Accueil comme thème de sa première édition, et de nous donner l’occasion de mettre notre grain de sel dans cette affaire. Car qu’est-ce que la nourriture sinon le symbole même de l’accueil ? Vous ne pensez pas ? Bien. Mettez un peu d’eau dans votre vin et laissez-nous vous convaincre que c’est le cas.

Tout commence par une envie de fraise. Une envie impromptue, irrésistible. Un désir sans explication rationnelle jusqu’à ce qu’enfin, elle comprenne et que tout le monde autour d’elle se réjouisse, qu’elle rayonne de mille feux, de rais aux teintes de miel, qui illuminent du visage usé des aïeux jusqu’aux pommettes des derniers bouts de choux, aux rires encore sucrés ! Tout commence par cet heureux événement qui invite tout un chacun à voir la coupe à moitié pleine plutôt qu’à moitié vide. Commence alors une démultiplication de la panse qui lève comme le ferait une miche de pain sous l’action de la levure, de la chaleur douce et intense d’un four. Ce n’est qu’après de longs mois d’attente qu’enfin on célèbre l’accueil d’une nouvelle vie parmi le monde cruel des hommes. Mais pour l’instant, rien de cela ne compte, car l’enfant ne pense qu’à sa première tétée et c’est en remontant avec ses petits membres encore roses et fripés qu’il gesticule, rampe centimètre par centimètre jusqu’au mamelon de celle qu’il appellera Maman. Il ou elle ? Qu’importe. C’est un bonheur, une joie, qui se repaît goulûment de son premier repas. Toujours pas convaincus ? Let us continue !

Tous les matins, le bébé d’hier, qui est maintenant un bel angelot, se réveille paisiblement dans son lit, s’étire, l’estomac terriblement vide, d’humeur un peu soupe au lait. Comme tous les matins, c’est l’occasion d’accueillir une nouvelle journée en la commençant par mille saveurs… Enfin ! On ne développera pas ces plaisirs. A l’heure où vous lisez cet article, votre estomac est sans doute en proie aux pires tortures et nous ne remuerons pas le couteau dans la plaie… Mettons plutôt un peu de piment dans la vie de notre chérubin ! Ce matin, c’est sa rentrée des classes, si caractéristique. L’école a coupé la poire en deux, comme tous les ans. Rentrée officielle pour les élèves, café et pâtisseries pour les parents.

Après de longues bouchées entrecoupées de salves de regards tant sensuels que évocateurs, la tension se mêle d’une ivresse dont le flacon n’est autre que l’ensemble d’effluves charriés par les mets.

Quelques années plus tard, il est l’heure pour notre chère et tendre âme de faire la rencontre d’une personne toute particulière. Il s’agit d’une personne splendide, avec des yeux noisette en amande, un rire cristallin, une démarche déterminée, un regard profond et rieur.Ils se sont rencontrés par hasard autour d’un café, par des amis communs. Ils se sont accueillis de la sorte, unis par ce moment, par ce breuvage à la fois trop chaud, trop amer d’abord, puis décidément bien trop sucré après six dosettes de cassonade. S’en sont suivies de nombreuses rencontres, de nombreux messages qui les ont finalement amenés à se rejoindre ce soir-là.

Certes, les études l’obligent à faire des concessions, à mettre du beurre dans les épinards, mais ce soir, la tension est à son comble car dans ce restaurant que vous imaginez très bien, celui qui est tout sauf de mauvais goût, qu’ils se sont donnés rendez-vous. Je parle du typique rencard, celui qui est fait dans toutes les conventions possibles et imaginables.

Et puis nous y sommes enfin, l’être tant désiré daigne enfin se montrer. Dix minutes de retard qu’un sourire en coin et un regard langoureux s’empresseront d’excuser, ça ne mange pas de pain ! Ils s’installent, parlent de banalités. Ils regardent la carte du restaurant, Le Bon Accueil, que notre camarade connaît bien sûr par cœur, pour l’avoir scrupuleusement analysée avant toute proposition.

Comme il est de coutume, un serveur offre quelques amuse-gueules de qualité relative en guise de bienvenue. Après de longues bouchées entrecoupées de salves de regards tant sensuels que évocateurs, la tension se mêle d’une ivresse dont le flacon n’est autre que l’ensemble d’effluves charriés par les mets. La fin du délice se fait par l’accueil d’une note tout à fait salée, que notre coeur d’artichaut fera néanmoins semblant de dédaigner. Après tout, on ne fait pas d’omelette sans casser des oeufs, et c’est précisément en marchant sur de telles coquilles que cette âme éprise proposera de raccompagner sa muse de désir, se verra même proposer un dernier verre d’un rosé bas-de-gamme en guise d’accueil avant une nuit de toutes les passions.

Il est tôt. Beaucoup trop tôt. Comme tous les jours, le réveil se déchaîne, lui vrille les tympans. En plus, c’est dimanche. La seule potentielle grasse-matinée possible de la semaine, tant fantasmée, dont l’impossibilité croît à mesure que le temps passe et que les yeux refusent de se refermer. Pourtant, de l’eau a coulé sous les ponts. Des cheveux poivre et sel parsèment désormais sa chevelure. Les premières rides du petit lait regardées avec passion pendant l’enfance ont aujourd’hui établi domicile sur son front et sous ses yeux. La petite brioche qui s’est formée au bas de son ventre fait montre d’une résistance sans failles aux joggings répétés sur les bords du canal. Finalement, il est temps de se lever. Le jour peine encore à poindre, l’amour de sa vie a regagné les bras de Morphée et se love contre son oreiller alors que son souffle lève et abaisse régulièrement sa poitrine. Seul cela n’a pas changé, l’étincelle qui enflamme ses yeux noisette quand son regard se pose sur l’être qui a su faire vibrer son âme au premier regard. Les enfants, fruits de leur union, sont encore assoupis.

Après avoir pris de quoi manger sur le pouce, les os qui commencent à se faire vieux se postent sur le pas de la porte. L’air est frais et mord les voies respiratoires, les premières lueurs peinent à éclairer la pénombre de l’aube. Les formes sont encore incertaines, une nappe de brouillard spectral l’émeut. Il lui a toujours été difficile de s’arrêter de penser, d’imaginer, de poétiser la moindre des choses. Finalement, la rituelle course dominicale attendra. Aujourd’hui, les vers feront son beurre. Et c’est la recherche de la crème de la crème de l’inspiration qui accueillera le lever de l’orbe solaire, pour écrire en ses termes…


Le crépuscule tombe. Le regard vitreux, l’oeil terne et éteint depuis que sa muse a rejoint l’ailleurs, c’est avec un pied dans la tombe que l’attente de manger les pissenlits par la racine se poursuit. Les journées s’enchaînent. Sans saveurs. Les cliquetis de l’horloge se succèdent de façon régulière, à chaque seconde passée en face de la fenêtre, sur laquelle se reflète son visage, derrière laquelle la mer s’étend et se rétracte, à mesure que l’horloge cliquette. Les seuls vas-et viens se font entre le lit, chaque nuit plus froid, et le fauteuil, en face de l’onde. De temps en temps lui vient l’idée de manger. De s’alimenter, plutôt, car chaque plat est fade, désormais.

Son amour pour la poésie n’en est pas mort. Un seul être vous manque et tout est dépeuplé.

Ô combien la conscience de cette vérité est aigüe aujourd’hui. Ses enfants, la chair de sa chair, ne lui parlent guère plus. Ce n’est qu’un souvenir lointain d’un passé joyeux désormais à moitié détruit, qu’il serait trop dur de ré-invoquer par occasionnelles visites. De temps en temps, une larme roule sur sa peau usée et parsemée de tâches qui semblent évoquer les couleurs passées.

Ce sera cette nuit. Cette nuit que sera accueillie avec la plus grande joie celle qui enfin mettra un terme à cette monotonie dont il est insupportable d’imaginer la poursuite une minute de plus. Avant d’aller se coucher une dernière fois, une seule chose lui fait encore envie. Cuisiner un cassoulet, emblème de ses dimanches d’hiver en famille, plat dont le nom fait automatiquement sourire, et fait éclater de rire tout étranger ayant fait un détour par la France pour en goûter la culture. La cuisson est longue. A mesure que le plat mijote, les souvenirs l’assaillent. Du miel des premiers jours aux amertumes pubères. Du piment des rencontres, entre deux fiasques de mauvais vin, qui font suite à la fuite du giron familial. Des saveurs multiples des bouches embrassées jusqu’à trouver la seule, l’unique et ses touches enflammées. Du goût salé des larmes de joie, à chaque nouveau-né, et des larmes de peine, à force des cruautés du temps, qui a arraché, un à un, les êtres aimés. Les carottes sont cuites. Finis les haricots. Il est temps d’accueillir celle qui ôte les maux.

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