Lettre à coeur ouvert : comment j’ai cessé d’être laïque

Cher Tous,

Aujourd’hui le temps est gris depuis la tempête du 7 janvier en Ile-de-France. Mon âme est balancée entre plusieurs sentiments qui s’entrechoquent, se défient et s’allient. L’incompréhension tout d’abord pour des actes insensés, injustifiés, impardonnables au nom de l’Islam, la belle, la miséricordieuse.

Anonyme

Ensuite un sentiment de colère à l’encontre d’un monde qui s’insurge, avec deux poids deux mesures, contre un acte qui certes est significatif mais loin d’être unique et ponctuel ; si l’on en croît les chiffres au Moyen-Orient ce sont bien les peuples de ces pays qui sont les premières victimes. Enfin, la révolte qui me pousse à écrire et qui me laisse perplexe face à ces mouvements pas si étrangers que cela à nos vies, à ma vie.

Je m’appelle Jean, Claire, ou Farid et je suis né en France avec des parents français, francisés. J’ai grandi dignement avec tout ce qu’il me fallait, avec des valeurs acquises par mon éducation et mes expériences, mais je ne me retrouve pas. J’arrive dans ma période d’adolescence… Est-ce la clé de mon épanouissement ? On se cherche beaucoup, à mon âge, on essaie de trouver des réponses à des interrogations qui fusent. Qui suis-je ? D’où viens-je ? Que vais-je devenir ? Est-ce bien là mon dessein, mon destin ?

Je suis perdu, comme beaucoup dans ce monde, baigné dans le malaise d’une identité incomplète. L’Islam fait partie de moi. Surtout lorsque que celui-ci est posé comme un problème, une incompatibilité avec les valeurs françaises.

Ces réponses restent souvent brouillées lorsque l’on se tourne vers ses parents pour savoir ce qu’est être musulman et que l’on se voit sans réponse. Silence paradoxal, attitudes ambiguës : ma mère fait le ramadan mais ne croit pas en Dieu ; mon père est musulman sauf devant sa bouteille de Scotch et son paquet de Marlboro. La religion est taboue chez moi, alors que pour le reste du monde, nous sommes indubitablement musulmans. Cependant, je ne saurais faire la prière car on ne me l’a jamais apprise… On ne m’a pas non plus enseigné l’arabe, pourtant indispensable pour la compréhension spirituelle de l’Islam, et pour mon intégration familiale.

Je suis perdu, comme beaucoup dans ce monde, baigné dans le malaise d’une identité incomplète. L’Islam fait partie de moi. Surtout lorsque que celui-ci est posé comme un problème, une incompatibilité avec les valeurs françaises. Le problème de l’Islam fait beaucoup de bruit de nos jours. Pour ma part, j’ai voulu essayer de comprendre, non pas ce qui d’après les médias n’allait pas, avec l’Islam ou les musulmans, mais bien la nature l’Islam au plus profond de soi. Cependant, devant ma peur de briser le tabou familial de la religion, je préfère me réfugier dans les fabuleux sites internet qui prolifèrent par centaines, parlant de spiritualité, de religion, d’Islam… C’est ainsi que mon parcours spirituel – si l’on peut dire- a débuté. De pages en pages, de versets en versets et de forums en forums, je me suis imprégné de ces apprentissages avec une certaine joie d’être enfin identifié à la Oummah. J’ai découvert tant la beauté de la religion que ses traits moins lumineux…

Lentement, sans que je le ne réalise vraiment, ma vie et mes habitudes ont changé. Mes sentiments de peur du péché, d’effroi face à l’angoisse d’une mort prochaine, et d’impiété, me firent culpabiliser. C’est ainsi que je voulus devenir un vrai musulman, actif, qui prépare son départ dans l’au-delà, en s’écartant de cette vie trop artificielle, trop matérialiste et surtout trop impie. Je voyais ma France comme une ennemie cruelle, les femmes, l’école, Noël, comme les pires des pièges vivants et mes parents comme des « musulmans égarés sans Foi »…

C’est là que j’ai compris que ce n’était pas la paix que j’étais venu chercher, mais bien une de ces dérives dangereuses, dans laquelle je m’étais laissé emporter, la comprenant, l’approuvant, la défendant même. J’étais faible, mais surtout sans bagages, et ce cercle vicieux qui aurait pu m’emmener très loin, au sens propre comme au figuré, n’est pas une anecdote pour moi. C’est le reflet d’un mal-être profond de la France et de ses citoyens.

J’ai réussi, par ma rationalité, à me sortir non pas de la religion, mais d’un de ces groupes radicaux influents, qui diffusent sans scrupule des idées contraires aux valeurs que je veux à présent diffuser : ce qu’incarne l’Islam, le vrai. Certains croyants ont besoin d’être ramenés sur ce chemin de sérénité, d’y être accompagnés. C’est pourquoi le rejet et la stigmatisation de ces groupes n’est qu’un argument de plus pour leur repli sur eux-mêmes, et in fine leur radicalisation.

Alors aujourd’hui je lance ce cri de révolte pour que la France, son gouvernement et son peuple réagissent enfin ! C’est l’affaire de tous de s’organiser, de s’ouvrir aux autres cultes, aux autres personnes de communautés différentes pour créer un dialogue avec la religion. Depuis 1905, la laïcité en France sépare l’Eglise de l’Etat. Mais la laïcité a évolué dans les consciences et l’on a l’impression que la religion est devenue taboue dans l’espace et le débat public, sauf quand il s’agit d’y dénoncer ses abus. Je crois réellement que la religion a une place importante dans une société moderne. Faut-il stigmatiser les religions au point de frustrer certains citoyens, qui se tournent alors vers la radicalisation, ou bien contrôler ce qui se passe dans les mosquées, synagogues et églises, pour le bien de tous ? L’école et le débat public doivent être un des espaces de dialogue sur la spiritualité, quelle qu’elle soit, afin de démontrer la compatibilité de la religion avec la laïcité, vecteur d’épanouissement des croyants et athées dans leurs modes de vies.

J’ai foi en la laïcité comme vecteur d’épanouissement des citoyens dans leur spiritualité.

J’ai foi en les croyants comme défenseurs contre le fléau du radicalisme.

J’ai foi en les prêcheurs modernes, qui se doivent de re-contextualiser les textes dans leurs époques.

Jean, Claire, Farid ou bien France,
Anonymement Vôtre

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