Les sages et l’art de vivre

Le fameux café Les Deux Magots

Une nouvelle par Florinda Bartoli

Elle avait cherché des réponses durant toute sa vie. D’ailleurs, c’est ce que l’on fait toute sa vie, dit-on. Ce qu’elle ne savait pas, c’était qu’il n’y avait pas de réponse. Il n’y avait pas d’être humain, jeune ou adulte, enfant ou vieillard qui soit, qui pourrait satisfaire sa curiosité. Seulement, elle cherchait une réponse, depuis ses premiers raisonnements et jusqu’aujourd’hui, à soixante ans, les cheveux blanchis, le corps usé mais encore performant : pourquoi suis-je née ?

Au début, il s’agissait simplement d’une question, rien de plus. Elle était survenue dans les limbes de sa pensée, elle l’avait sentie se faufiler le long de sa colonne vertébrale, jusqu’à son lobe central, se faisant de l’espace dans l’aire de Broca, puis passer de signaux électriques à paroles formulées. Elle avait huit ans. Dès alors, cette simple question s’était irradiée dans chaque recoin de son tissu cérébral, dans chaque pli de son être. Une analyse psychologique irréfléchie aurait pu conclure que derrière cette curiosité malsaine, cette recherche obsessive, se cachait le traumatisme de l’abandon. Mais pour elle, ce n’était pas le cas.

Née lors d’une nuit de décembre, elle avait été laissée aux soins de sa tante pendant les premiers mois de sa vie. Après cela, elle était passée aux mains d’un certain ami de la famille pour ensuite se retrouver chez ses grands-parents et enfin dans un foyer d’accueil. Quand elle a eu deux ans, on lui trouva une famille d’adoption. Trois ans après l’adoption, elle avait dû faire face à un autre changement brusque. Un accident de la route. Ils partaient pour les vacances d’été. Son dragon gonflable s’était crevé et, agonisant, s’était dégonflé sous ses yeux. Quand les secours arrivèrent, ce n’était plus qu’un amas informe de plastique vert. Pendant tout ce temps – quarante minutes – elle n’en avait pas détaché son regard, et c’était le souvenir le plus vif de son enfance. Peut-être la graine de cette question avait germé en elle cette nuit-là. Elle n’en était pas sûre, elle ne le savait pas, mais elle était certaine d’une chose : depuis qu’elle l’avait dite à voix haute, ces mots avaient pris le contrôle de sa vie et l’avaient guidée dans chaque choix réalisé, dans chaque prise de décision.

Pourquoi suis-je née ?

Quand elle l’avait posée à huit ans, cette question, elle était de nouveau en foyer. Elle regardait une coccinelle sur la main d’un autre enfant. D’un rouge intense et brillant. Elle était magnifique. Tellement belle qu’elle semblait fausse. Elle ne se rappelait plus le nom de l’enfant, mais elle savait qu’ils étaient amis. Elle lui avait simplement demandé : « Pourquoi suis-je née ? ». Sans un « à ton avis ? ». Elle ne lui demandait pas son opinion, elle voulait savoir. Elle voulait comprendre. Elle ne savait pas exactement ce qu’elle cherchait, mais la quête avait commencé. La coccinelle s’envola. « Tu l’as faite fuir ! ». Elle ne reçut pas de réponse, juste une accusation. Comme si la coccinelle, sans ces mots, avait pu rester pour toujours entre les mains dodues d’un enfant de neuf ans.

Le jour suivant, elle posa la question à l’une des responsables de la maison d’accueil. Elle se souvenait de la façon dont son regard s’était immédiatement attristé. C’était une nonne. Elle lui fit alors un discours sur les difficultés que le Seigneur met le long de notre chemin et lui dit qu’Il l’aimait, et qu’un bel avenir l’attendait, que l’on ne pouvait pas connaître les desseins de Dieu, mais qu’il en avait certainement un pour elle également. Après cela, elle l’emmena dans sa chambre et lui dit de prier un peu, promettant qu’elle y trouverait de réconfort. Elle aimait prier. En général, ça lui donnait la sensation de vivre en paix. Mais cette fois-ci, ce ne fut pas suffisant pour lui permettre de dormir. Dans son sommeil, entre un rêve et un autre, elle se souvint d’une chose : il est des personnes en ce bas-monde qui en savent plus, qui comprennent mieux la réalité.

Elle décida alors qu’elle trouverait ces personnes, ces sages et, de cette manière, elle aurait sa réponse. Après cette décision, elle se sentit moins irritée et s’endormit. Elle dut attendre un peu de temps avant de partir à leur recherche, mais une fois libérée du foyer, elle partit trouver sa réponse. Le sac sur les épaules, ses quelques biens avec elle, elle se mit en marche. A l’époque, elle ne savait pas qu’elle allait dédier son entière existence à
cette mission. Elle pensait qu’elle trouverait rapidement quelqu’un en mesure de dissiper ses doutes ou, tout du moins, qu’elle aurait été capable de s’arrêter après s’être heurtée contre le mur. Mais il n’en fut pas ainsi. Sa recherche lui prit sa vie entière. Elle ne le sentit jamais comme un poids, cela lui venait naturellement. Des centaines de lectures, de conversations, de voyages pour trouver sa réponse. Après quelques années, cela devint aussi évident que de respirer. La recherche s’intégra à tel point dans son être que qu’elle cessa de la voir comme
telle. Et, dans le même temps, elle accumulait les réponses à des questions qui n’étaient pas les siennes. Son pèlerinage l’avait amenée à connaître bien plus que ce que savaient les gens qu’elle interrogeait et, jour après jour, chaque réponse de ceux qui se faisaient appeler sages devenait de plus en plus vide et insipide.

Elle était assise dans un café, ce matin-là, en train de lire ‘‘Le Mythe de Sisyphe’’ de Camus en buvant une infusion au jasmin, son sac à ses pieds. Elle avait dû en changer quatre fois depuis le début de son voyage. Celui-ci, elle l’avait acheté cinq ans plus tôt, et il commençait à montrer des premiers signes d’usure.

Je veux que tout me soit expliqué ou rien. Et la raison est impuissante devant ce cri du cœur. L’esprit éveillé par cette exigence cherche et ne trouve que contradictions et déraisonnements. Ce que je ne comprends pas est sans raison. Le monde est peuplé de ces irrationnels. A lui seul dont je ne comprends pas la signification unique, il n’est qu’un immense irrationnel. -Albert Camus

Elle soupira, face à la docilité des sages qui reconnaissent les limites de la connaissance. Elle les avait sondées, toutes ces limites, cherchant à les repousser un peu plus, d’élargir les frontières, mais certaines choses sont nées pour rester inexpliquées. Elle le savait, et malgré ça elle ne pouvait accepter le fait d’être l’une de ces ‘‘choses’’. Elle ne voulait pas connaître la signification de la vie, ou du monde. Elle voulait seulement comprendre pourquoi elle était née. Et il y avait une subtile, bien qu’inexplicable, différence entre chercher un but à sa vie et la raison du début de celle-ci. Elle ne cherchait pas un motif pour vivre. Elle aimait vivre. Elle aimait l’odeur des livres et le vent sur sa peau. Elle aimait le rire des enfants qui jouaient dans les rues et le reflet du soleil sur l’eau. Elle aimait les petites choses qui l’entouraient. Elle voulait juste savoir pour quel motif tout cela avait commencé.

Elle sirota sa tisane et tourna la page. A ce moment, un homme s’assit sur la chaise en face de la sienne.

– « C’est libre ? 
– Absolument, répondit-elle en souriant.
– Je vois que vous êtes à la recherche de réponses, dit l’homme, calme.
– Vous dites ? 
– Camus. Ce n’est pas une lecture légère, un sage écrivant sur l’existentialisme… »

Elle sourit encore. Il lui plaisait de bavarder avec les inconnus.
-« Vous l’avez lu ? 
– Oh non. Je le connais, mais je préfère la vie aux lectures sur son pourquoi. »

Elle resta silencieuse, contemplant les gens marcher le long du trottoir en face d’eux. « Je cherche une seule réponse en réalité. », dit-elle, pensant que, peut-être, même un inconnu dans un bar pouvait avoir la solution à son énigme. Par ailleurs, tous les sages n’étaient pas nécessairement vieux, barbus et reclus de la vie mondaine. Il n’y avait aucune règle qui empêchait de croiser un sage dans un café.

L’homme resta muet et lui fit signe, avec sa main, de continuer. Elle sourit encore et puis demanda ce qu’elle demandait depuis qu’elle avait huit ans. « Pourquoi suis-je née ? »

Cette fois, ce fut à l’homme de sourire. « C’est simple. Pour poser cette question. »

Pour une quelconque raison, la stupidité de la réponse la frappa et elle n’eut rien à objecter. « Et en découvrirai-je la réponse ? »

« Ecoutez. Si vous acceptez ma réponse, vous avez trouvé la solution à votre énigme… » dit- il en unissant les mains, « …mais vous ne pouvez pas vous rendre compte qu’en même temps vous avez perdu la signification de votre naissance puisque votre recherche est finie. »

-« Excusez-moi, mais cela n’a pas de sens, répliqua-t-elle choquée.
 Peut-être, mais c’est drôle. Au fond… il faut s’imaginer Sisyphe heureux, non ? »

L’homme se leva et s’en alla, et elle demeura assise à le fixer à mesure qu’il s’éloignait. Sereine.

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