Le lambeau : le patient impatient

Le lambeau, Philippe Lançon, Gallimard, avril 2018

Je n’avais jamais lu Charlie Hebdo avant le 7 janvier 2015. Sorte de culpabilité à me déclarer Charlie sans connaître grand-chose du journal et de son histoire, sinon le souvenir de vieux numéros d’Hara-Kiri rangés dans les cartons de mon père. D’aveux, j’avais parfois même été choqué par certaines caricatures. Comme tout un chacun, j’ai mes failles et mes mythes construits par mon milieu dont fait peu cas une institution comme Charlie Hebdo.

Dégommer les sacralités et creuser les tabous : voilà la marque de fabrique d’un esprit indiscipliné, parfois aigri, bataillant toujours pour la révolte face à la bienséance. Caricaturer les bigots, les puritains et les hommes publics : quoi de mieux pour dénoncer les excès de notre temps ? La bande à Charlie, Charb, Cabu, Wolinski n’a pas fait ma jeunesse, moi c’était plutôt Picsou et les grandes figures de notre histoire sur lesquelles les années m’ont appris à revenir.

“Il n’y avait pas tant d’hommes sur terre pour faire rire les autres de tout et de n’importe quoi, les faire rire en réveillant ce qu’ils avaient en eux de naturel, de mauvais goût, d’enfantin, d’anarchiste, d’indigné, d’infréquentable, d’antiautoritaire, de récalcitrant”. (p.165)

En buvant mon café ce matin-là d’avril, j’écoutais la voix énergique de Léa Salamé s’entremêler à celle d’un homme dont je ne connaissais ni l’identité ni les tribulations dernières : Philippe Lançon. Grand reporter de presse, il avait parcouru le Moyen-Orient avant de devenir critique littéraire à Charlie et Libération. Il venait sur le plateau d’Inter en ayant demandé que l’entretien ne soit pas filmé pour une raison qui mérite un ouvrage : le matin du 7 janvier 2015 il était dans la salle de rédaction de Charlie. 

Lançon avait vu les frères Kouachi tout de noir vêtus débarquer dans cet antre du politiquement incorrect et croiser le dernier regard d’éternels gamins. Lançon avait vu le massacre commis, la chair de ses amis se faire pilonner par des balles dont les bruits secs avaient bizarrement créé un silence sordide après ces vindictes en promo d’un Dieu apparemment si grand. Publicité plus qu’agressive.

Il avait vu ses amis se faire faucher par des types envoyés par la mort au nom de l’islamisme qui avait alors fait l’objet d’un débat autour du dernier bouquin de Houellebecq Soumission sorti le jour même. Il avait vu, senti, capté, sans bien comprendre, cet instant de basculement que l’on caractérise comme tel toujours après l’avoir vécu. Lui y avait survécu.

Les balles tirées dans la salle de rédaction et dans les locaux de Charlie avaient ce matin-là heurté à jamais son visage, déchirant sa mâchoire du côté droit et ses mains. Il avait fait le mort à côté des corps inertes de ses copains, comme pour un jeu d’enfants. Là s’ouvre une nouvelle page de son existence. Son ouvrage épais Le Lambeau retrace l’histoire de sa lente reconstruction physique et morale alors que l’étau de la culpabilité et de l’absurdité se resserre sur lui à chaque instant : pourquoi ai-je eu moi le droit de continuer à vivre ? quelle emprise sur le réel après avoir connu l’irréel ? y’a-t-il une quelconque justification à trouver à ce massacre ?

Dans un style abordable, et par l’intermédiaire de métaphores y donnant une tonalité poétique, l’auteur nous emporte dans sa longue traversée personnelle pour désapprendre à vivre une vie à jamais éteinte : celle d’avant. Pour y substituer celle de demain.

Son récit, journal personnel dont la tonalité est quasi-romanesque se lit d’une traite, tant il puise dans l’universel qui nous relie et y mêle les détails cinglants d’une reconstruction individuelle entourée d’un collectif d’amis, de soignants et de regards d’inconnus. Thérapie pour retrouver une emprise sur l’instant. Lançon parle de son intimité, de l’attente d’une énième opération chirurgicale pour recoller les morceaux d’une gueule cassée “blessure de guerre !” comme le dira un pompier juste après l’attaque. Il y raconte la jonction de ses vies affective, familiale et professionnelle qu’induit cette blessure autant physique que morale. Et y narre la rencontre de gens qui n’auraient jamais dû se rencontrer.

Le blessé pleure souvent, ne parle pas durant des mois, sauf par l’intermédiaire d’une ardoise qui lui réapprend le sens des mots face à des interlocuteurs que l’on sent souvent gênés ou pleins de compassion, non sans l’irriter. A la lecture de l’ouvrage, on en vient à se demander comment nos proches auraient réagi, comment nous-mêmes aurions réagi, comment nous nous serions reconstruits et surtout si nous-mêmes aurions pu le faire.

La lecture nous entraîne, comme si elle pouvait avancer une reconstruction que l’on souhaite pour l’écrivain. Que l’on veut voir advenir. L’emprise incertaine sur un réel brouillé se traduit par l’utilisation d’anticipations et d’analepses, de flash-forwards et de flash-backs, créant une lecture quasi-hors du temps, par un jeu parfaitement maîtrisé avec le temps traditionnel de la narration. Son style précis s’entremêle de références littéraires que l’on prend goût à découvrir et en fait un auteur dont les années de critiques d’art et de chroniques dans les journaux se ressentent.

Ses compagnons de route sont autant des internes de la Salpêtrière et des Invalides que des vieux copains, d’anciens amours, des bonnes feuilles de Proust que des compositions de Bach. Il nous présente son remède spontané pour renouer avec une vie qu’il voudrait normale. Mais il sait bien vite abandonner toute espérance de retour à la normalité, pour finalement essayer de se reconstruire sur l’anormalité. Il donne à l’attentat un caractère intime, offrant au lecteur une vision différente et intimiste d’un crime vécu collectivement.

Tout comme ses cicatrices, il alterne entre semi-guérisons morales et rechutes. On suit ses déambulations dans des endroits qu’il a connus avant avec le vécu de l’après, comme son appartement autrefois vrai cocon où les livres désordonnés s’empilent et dans lequel il choisit de faire des travaux. Comme si les reconstructions morale et physique passaient aussi par une reconstruction matérielle. Pour mieux épouser un avenir incertain, autant modifier son environnement. Pour l’y faire entrer en premier. A défaut de pouvoir y rentrer soi pleinement.

Sa peine qu’il essaye de transformer en apaisement en vient d’ailleurs à douter de tout individu “typé”, prenant peur dans le métro quand un jeune ressemble à ses bourreaux éveillés. Il offre au lecteur des pensées jugées non-acceptables, doutant de tout, tant le choc qui a ouvert une succession de brèches au sens propre et figuré le marque. Comme si les tueurs avaient aussi ouvert une brèche dans la vérité.

“Les martyrs ont porté atteinte à la vérité.” (§53) L’Antéchrist – Nietzsche

Sa lente reconstruction à la mâchoire se suit au fil des pages, des matinées d’opérations, des massages et rencontres avec des personnes que l’on vient à vouloir rencontrer et qui nous deviennent familières. Et c’est d’ailleurs en utilisant son propre corps que les soignants y arrivent. Ils utilisent en effet son péroné, un os de sa jambe, pour greffer sur ce trou béant une nouvelle peau. Nous rappelant que toute reconstruction est d’abord une affaire personnelle.

Couverture du n°1178 de Charlie Hebdo, publié le 14 janvier 2015 suite aux attentats du 7 janvier 2015.

Arthur des Garets

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