Le paradoxe de Masdar

par Raphaël Beauregard-Lacroix

La vue des ces villes côtières des Émirats – que ce soit Dubaï ou Abu-Dhabi – est certainement impressionnante. Elles ont véritablement poussé à partir de rien, au milieu du désert; et le résultat ne laisse personne indifférent. Qui a déjà été à Dubaï reconnaîtra le goût pour la démesure qui semble prévaloir dans la région: pistes de ski intérieures, hôtels sous-marins, îles artificielles en forme de palmiers…

Le Rapport Planète Vivante, publié chaque année par le WWF, est catégorique: les Émirats Arabes Unis ont une empreinte écologique qui frôle les 11 hectares globaux (hag) par personne, ce qui signifie que si la population mondiale vivait comme les Emiratisle font, il faudrait presque 5 planètes pour satisfaire les besoins de tous… Il faut toutefois nuancer cela en prenant en compte le fait que la production et l’exploitation pétrolière (ainsi que la population relativement faible) gonflent énormément l’empreinte écologique. La planète est capable de supporter 1,8 hag/personne, alors que la moyenne mondiale est actuellement de 2,1 hag/personne.[1]

Alors que font les Émirats, état le moins durable de la planète? De nouveaux projets d’exploitation de l’énergie solaire ont récemment vu le jour, notamment à Abu Dhabi. Les autorités de la ville ont annoncé avoir installé pour 2,5 MW de panneaux solaires sur la ville (même sur les mosquées!), soit assez pour faire faire fonctionner l’équivalent de 2000 foyers européens.[2] Les Émirats se sont d’ailleurs fixés des objectifs sur la production d’énergie solaire  : 7% pour Abu Dhabi en 2020 (avc 500MW de solaire) et 5% pour Dubai en 2030, ce qui est relativement peu comparé à l’objectif de 30% proposé par l’ONU pour l’horizon 2030[3] 

Les 2,5 MWde panneaux solaires installés à Abu-Dhabi vont réduire les émissions annuelles de la ville de 3200 tonnes, ce qui est l’équivalent de la production annuelle de 5000 Français… ou d’une demi-heure d’éruption du fameux Ejyafjallajökull[4]Pourtant, la ville a assez de soleil pour installer jusqu’à 7000MW de panneaux solaires, ce qui est beaucoup plus respectable en soi; l’équivalent de plusieurs centaines d’éoliennes.

Masdar (aussi connue sous le nom de Abu Dhabi Future Energy Company) est une compagnie détenue entièrement par le fond d’investissement gouvernemental d’Abu-Dhabi : Mubadalla. Cette compagnie a entrepris, en 2008, la construction d’une « ville carboneutre », qui ne consomme pas plus que ce qu’elle peut produire, et qui, au total, n’émet pas de gaz à effet de serre (au total, car il est possible de compenser pour ce qu’on émet). Le WWF a salué cette inititave[5] et collabore depuis avec le gouvernement Abu-dhabien afin d’inscrire le projet dans leurs propres initiatives, telles que le One Planet Living, qui vise à modifier les modes de vie et les habitudes des gens pour retourner vers le 1,8 hga/personne.[6]

Masdar City fait donc 6km2 et aura une densité de population de 140 personnes/hectare, soit 14 000 personnes par km2, ce qui est légèrement plus que Shanghai[7]. Le design sera durable sur tout les plans, autant dans la disposition physique des bâtiments dans la ville que dans les matériaux utilisés pour les construire, ainsi que dans l’énergie qui sera utilisée pour les faire fonctionner. Le solaire sera l’énergie à l’honneur; en effet la compagnie Masdar compte aussi utiliser une technologie relativement récente de concentration des rayons solaires, qui, selon elle, pourrait générer jusqu’à 85MWh d’électricité (assez pour 10 à 15 foyers), pour une puissance installée de 100kW. Des puits ont été creusés afin de pouvoir profiter du potentiel géothermique de la région, qui servira à la climatisation de la ville (si cela vous semble un contre-sens, pensez au principe du réfrigérateur). La ferme solaire principale aura à terme une capacité de 17500 Mwh/année (à titre comparatif, il faudrait plus de 3000 de ces centrales pour fournir l’ensemble des Émirats)[8]. Un centre de recyclage sur place trie les déchets de construction et les réutilise (jusqu’à 96%) dans la construction elle-même.

Un système de déplacement entièrement électrique sera assuré par de petites “voitures” baptisées PRT (Personal Rapid Transit), entièrement automatisées et guidées à la fois par des senseurs et par un ordinateur central et amèneront les passagers à destination (car il faut savoir que les automobiles n’ont pas droit de stationner dans la ville); la combinaison d’éléments végétaux et aquatiques dans l’architecture et l’urbanisme devraient réduire, selon leurs prédictions, la température ressentie de 20 degrés celsius.

Les autres prototypes et essais technologiques sont trop nombreux pour être énumérés, mais citons au passage la “wind tower” qui devrait fournir une climatisation naturelle aux promeneurs sur la place centrale de la ville (en refroidissant et redirigeant le vent) tout en leur laissant savoir, par un code de couleur, s’ils consomment trop d’énergie et des systèmes d’éclairage intérieur qui remplacent les éternels néons en canalisant la lumière naturelle venant de l’extérieur.[9]

Un projet très ambitieux donc, qui s’inscrit visiblement dans l’esprit de la région. Toutefois, aura-t-il des conséquences pratiques? Tous ces magnifiques prototypes développés peuvent-ils être intégrés aux villes et aux bâtiments déjà existants?

Les pessimistes diraient que le problème, c’est que de villes de cette taille se soient installées à ces endroits… et aient décidé d’y construire hôtels de luxe après hôtels de luxe.

Malgré que la date de complétion du projet soit inconnue, Masdar City est ouverte sept jours sur sept, de 10h30 à 22h, allez y jeter un coup d’oeil, si vous passez par là !

[1]    Rapport Planète Vivante, 2010, WWF

[2]    Todorova, Vesela. “Rays of Sunlight on the capital’s solar plans”. The National, 27 septembre 2011. En ligne, 14 octobre 2011.

[3]    “Objectif 30% d’énergies renouvelables d’ici 2030, selon l’ONUDI. Reuters, 2 juin 2011. En ligne, 15 octobre 2011

[4]    “Planes or Volcano”. Information is Beautiful, 16 avril 2011. En ligne, 15 octobre 2011.

[5]    “Abu-Dhabi unveil plan for worldwide first carbon-neutral waste-free car-free city”. WWF, 13 janvier 2008. En ligne, 14 octobre 2011.

[6]    “One Planet Living”. WWF. En ligne, 14 octobre 2011

[7]    CIA World Factbook

[8]    CIA World Factbook

[9]    “Exploring Masdar City”. Abu Dhabi Future Energy Company. En ligne, 15 octobre 2011.

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