Le problème identitaire chez les binationaux maghrébins dans les banlieues françaises

La reddition d'Abd el-Kader, le 23 décembre 1847 par Régis Augustin.

Par SAMY EL MALOUI

« Tu préfères ici ou là-bas ? » Cette question entendue partout lors de retours au pays, de Tunis à Marrakech en passant par Alger, à l’apparence anodine et totalement innocente, symbolise en réalité tout un problème. Elle implique de faire un choix immédiat pour une catégorie de personnes, les binationaux, pour qui la question est bien plus complexe et nécessite un long et tortueux cheminement spirituel. Qui suis-je en réalité ? Est-ce que je me revendique d’ici où j’ai grandi ou de là-bas, terre de mes ancêtres ? 

Pour comprendre ce problème contemporain, il est nécessaire de revenir dans le passé, au temps de la colonisation. 

Une histoire commune conflictuelle et sensible

La colonisation

Au 19e siècle, on assiste au début de la ruée européenne vers l’Afrique du Nord, avec notamment la conquête de l’Algérie par la France en 1830, avant que suivent la Tunisie en 1881 et le Maroc en 1912. Cette histoire coloniale commune, est le principe fondateur du syndrome de la crise identitaire chez les binationaux franco-maghrébins en France. D’une part, c’est une histoire douloureuse, marquée par le conflit et des blessures lourdes. En 1845, en pleine conquête de l’Algérie, le maréchal français Thomas Bugeaud déclarait dans un discours à la Chambre des pairs :

J’entrerai dans vos montagnes ; je brûlerai vos villages et vos moissons ; je couperai vos arbres fruitiers, ne vous en prenez qu’à vous seuls.

Les mots sont extrêmement durs et témoignent de l’état d’esprit des troupes françaises vis-à-vis de la campagne d’Algérie. Les exactions françaises au Maghreb sous l’occupation continuent encore aujourd’hui de marquer les esprits et il devient alors difficile de s’identifier à l’histoire et à la culture d’un pays qui jadis, commettait les pires atrocités sur ses ancêtres et leurs semblables. Les chiffres des pertes humaines sont inexacts, mais suite à de nombreuses recherches, il a été retenu que près des milliers de Tunisiens ainsi que des centaines de milliers de Marocains périront pendant l’occupation française (selon les estimations de Daniel Rivet, historien français spécialiste du Maghreb et de la colonisation). Pour l’Algérie, le chiffre fait controverse mais il s’élèverait entre 500 000 et 1 million de morts selon les estimations et les travaux des historiens. S’il est hors de question de hiérarchiser l’horreur de la répression, force est de constater qu’il est nécessaire de faire de l’Algérie un cas à part. Déjà, son statut n’était pas le même : si le Maroc et la Tunisie étaient des protectorats, c’est-à-dire un régime juridique caractérisé par la protection qu’un État fort assure à un État faible en vertu d’une convention ou d’un acte unilatéral et où ce dernier garde une certaine autonomie, l’Algérie était considéré comme un département du territoire français. L’attache n’était pas la même, ce qui explique la difficulté qu’a rencontrée l’Algérie pour obtenir son indépendance, près de 6 ans après ses voisins et dans des conditions différentes. S’il ne faut pas retirer le fait que l’indépendance du Maroc et de la Tunisie a été obtenue par des revendications et des manifestations réprimées dans le sang, elles ont été obtenues à la suite de négociations et d’un accord « à l’amiable », sans réel conflit armé. 

La question algérienne 

Dans le cas algérien, il a fallu un long et lourd conflit opposant le colonisé au colonisateur, la controversée guerre d’Algérie, sujet chargé d’une empreinte émotionnelle dans les deux camps. Si nous n’allons pas rentrer dans les détails de ce conflit, étant donné que ce n’est pas le sujet principal ici et qu’il faudrait des pages et des pages pour saisir toute son importance, il est nécessaire de retenir quelques éléments. Cet affrontement va s’étendre sur 8 ans, de 1954 à 1962 et va aboutir aux accords d’Évian, qui vont affirmer l’autodétermination de l’Algérie. Il oppose des rebelles nationalistes algériens qui vont se regrouper au sein d’un mouvement politique luttant pour l’indépendance, le Front de Libération National (FLN), à la France. Il représente, encore aujourd’hui, un traumatisme dans l’histoire franco-algérienne. D’une part, cette guerre n’a longtemps pas été reconnue comme tel par la France, où l’on parlait alors d’ « événements d’Algérie », comme pour amoindrir son importance symbolique. L’expression « guerre d’Algérie » a été adoptée en France 37 ans après la fin du conflit, le 18 octobre 1999. D’autre part, elle a été marquée par une violence inouïe : près d’un million de morts selon les estimations, d’importants mouvements de populations, des procédés utilisés particulièrement inhumains comme la torture et des exécutions sommaires. Le spectre de cette période continue donc à rôder sur les deux pays qui n’ont toujours pas tourné la page et il faudra encore de longues années pour arriver à un dialogue apaisé et un travail sur les mémoires. 

Les conséquences

En bref, cette difficile histoire coloniale constitue un paramètre non-négligeable dans le processus du développement du problème identitaire chez les jeunes franco-maghrébins. Les récits de leurs grands-parents ou arrière-grands-parents sur les lésions qu’a laissées cette période ainsi que la riche documentation qu’il est possible de faire aujourd’hui sur Internet renforcent ce sentiment de non-reconnaissance dans l’histoire du pays où l’on peut être né ou avoir passé l’ensemble de sa vie, la France.

Comment expliquer à un Maghrébin qu’il doit se sentir français quand dans le même temps ses grands-parents furent torturés ou victimes de soldats combattant sous le drapeau tricolore ?

La crainte d’être perçu comme un traître (La hantise d’un Algérien : être insulté de « harki », du nom des Algériens ayant combattu pour la France) en s’assumant comme français dans le cercle familial ou des semblables dans la même situation de double nationalité et de ne pas être considéré comme intégré en étant trop fier de ses origines ou en les revendiquant pleinement par d’autres agents de socialisation externes, comme les amis ou d’autres individus est crucial. Le regard des autres joue donc un rôle important chez les binationaux, qui sont alors tiraillés entre deux « mondes », le monde familial, où est souvent parlé la langue d’origine et celui du monde extérieur, de l’école, des amis, où l’on apprend les valeurs républicaines et de laïcité. Si nous avons vu l’une des raisons fondamentales de ce problème, il est nécessaire de comprendre comment nous en sommes arrivés là. 

La diaspora maghrébine en France

Pour cela, il faut s’attarder sur l’histoire de l’immigration nord-africaine en France. Si l’on avait pu assister à un premier flux lors des deux premières guerres mondiales avec des centaines de milliers de Maghrébins réquisitionnés pour combattre au sein de l’armée française.

 L’immigration s’accélère après 1945 avec un fort besoin de main d’œuvre pour la reconstruction, le malthusianisme ayant réduit la natalité en même temps que la guerre a détruit une grande partie du pays. Les travailleurs marocains, algériens et tunisiens seront encouragés à rallier la France pour travailler sur les chantiers et dans les mines. Il y aura ensuite une reconnaissance au droit au regroupement familial par le décret n°76-383 du 29 avril 1976 qui diversifie l’immigration. Cette génération de premiers Maghrébins installés en France va subir de nombreuses discriminations, en écho à l’esprit colonial encore frais dans les consciences. Elle devra se battre pour s’intégrer dans la société française, pour ses droits notamment dans les mines de Lorraine où le combat sera long pour obtenir les mêmes droits syndicaux et le droit à la dignité (pour approfondir cette notion, il existe un excellent livre sur le sujet : Mineurs algériens et marocains, une autre histoire du charbon lorrain de P. Galloro, T. Pascutto et A. Serré). De cette génération traumatisée et fracturée (de nombreux immigrés gardent un attachement très fort à leur pays) naîtra alors un sentiment dont hériteront ensuite leurs enfants, puis les enfants de leurs enfants et ainsi de suite jusqu’à nos jours, un sentiment de trouble identitaire. Déjà, à l’époque, lorsque les premiers immigrés rentraient rendre visite à leur famille au pays, ils pouvaient ressentir une sorte de gêne, comme s’ils se sentaient quelque peu étrangers, au sein même de leur village ou leur ville. Les descendants de ces premiers immigrés, vivent dans un autre contexte : ils sont nés en France, fréquentent l’école de la République et n’ont parfois jamais mis les pieds dans leurs pays d’origine. 

Un climat social et politique qui tend à la division

Une société française fracturée

Nous pouvons alors nous demander pour quelle raison la question du problème identitaire est alors si ancrée aujourd’hui dans la communauté franco-maghrébine. Si nous avons vu que les mémoires coloniales jouent un rôle, le racisme et la discrimination présents en France participent à se sentir coupé de la communauté nationale. L’exemple de la discrimination à l’embauche sur des critères ethniques peut créer un sentiment de dégoût aboutissant parfois à la haine et au rejet du sentiment d’appartenance national. La politique française des années 70 de construction massive d’HLM formant de véritables cités au sein de la banlieue qui va participer à détacher les populations modestes d’origine maghrébine et créer une défiance envers la France, par un manque d’opportunités professionnelles, une très forte pauvreté et un sentiment d’abandon. Le climat social en France joue également un rôle.

La montée de l’extrême-droite et sa politique favorisant cette fracture, les luttes incohérentes contre un séparatisme religieux abstrait qui crée alors des discours à la limite de l’apologie de la discrimination dans le débat public, la parole donnée sur des chaînes à grande écoute à des théoriciens de la haine et la diffusion de doctrines violentes comme le « grand remplacement » incite le binational à se poser des questions sur son identité profonde. 

Les individus vont alors se tourner vers leurs racines, mais là encore, un problème va se poser. Lors de retours dans leurs pays d’origine, ils vont subir le regard des « locaux » (ici, le sens n’est pas péjoratif, la sémantique est seulement une appellation des Maghrébins vivant au Maghreb.), pouvant s’avérer assez lourd. Ils ne seront alors pas considérés comme de « vrais » Maghrébins, mais auront toujours cette étiquette d’immigré, de « Français », ce qui peut être dur à encaisser psychologiquement pour un individu se sentant déjà coupé de la société française. Le terme péjoratif « zmagri » (immigré) en est un exemple frappant. Alors oui bien sûr, cette défiance des uns envers les autres peut s’expliquer par le comportement condescendant, voire outrageux de certains franco-maghrébins, mais le combat ici est double et vise à arrêter cet affrontement inutile entre deux communautés aux histoires certes différentes, mais faisant finalement parti d’un socle commun. 

Ainsi le sentiment du « nulle part chez soi » se développe peu à peu ce qui peut alors favoriser une chute dans l’extrémisme, d’un côté ou de l’autre. Un être-humain a besoin de connaître son identité, d’être dans un groupe. Bismarck disait « celui qui ne sait pas d’où il vient, ne sait pas où il va ». 

Les dérives de la recherche identitaire

L’obscurantisme religieux

Ce trouble peut s’avérer particulièrement destructeur psychologiquement et présente des risques. C’est dans ce cadre que l’individu peut tomber dans des idéologies dangereuses. L’organisation terroriste État Islamique compte de nombreux binationaux maghrébins au sein de ses effectifs. Pourquoi ? Dans sa politique de recrutement, elle s’attaque à des personnes fragiles mentalement et désorientés, des individus simples à manipuler puis à enrôler. La propagande intégriste promet de devenir membre d’une communauté forte et soudée, la « Oumma » en Islam, où les individus peuvent passer de pestiférés en France et dans leurs pays d’origine à quelqu’un d’actif et considéré. Cela constitue une réponse tombée du ciel à des personnes qui souffrent de problèmes liés à l’identité. En réalité, c’est une utopie. Une fois arrivés sur place, le premier ressenti est souvent la déception face à une réalité bien différente de la propagande hollywoodienne qui circule. Ils sont même parfois stigmatisés en tant que franco-maghrébins de banlieue et sont affectés à des postes peu importants et particulièrement mortels, en étant alignés en première ligne. Le livre Les revenants de David Thompson montre bien ce sentiment de honte et de regret par des témoignages d’ex-jihadistes revenus en France. Parfois, la « solution » peut donc se matérialiser par l’affranchissement des deux appartenances de base pour s’accaparer une troisième qui tendrait à annuler les deux premières. Cette prétendue solution amène dans cet exemple à la mort, la haine de l’autre et l’obscurantisme. 

Le nationalisme

Si le problème identitaire peut amener à tomber dans la radicalisation religieuse, elle peut conduire à d’autres phénomènes comme totalement renier ses origines ou alors les revendiquer de manière abusive. Le premier cas de figure consiste à couper totalement avec ses racines en revendiquant un sentiment d’appartenance total à la France et un rejet de son pays d’origine, pouvant tendre à la xénophobie. Un exemple frappant du paysage politique français reste Jean Messiha. Né au Caire, il arrive en France à l’âge de 8 ans avant d’être naturalisé à 20 ans tout en changeant de prénom, passant de Hossam à Jean. Il rejoint finalement le Rassemblement National en 2016. Adepte de la théorie du “grand remplacement”, il adopte un discours souvent xénophobe à la limite de l’apologie de la haine raciale. Il est un grand partisan de l’assimilation, terme ambigu qui désignerait l’intégration dans un pays en adoptant ses coutumes et sa culture notamment par le changement de son prénom et de son comportement. Ses sorties sont souvent polémiques notamment vis-à-vis de l’Islam et il avait notamment déclaré que l’assassin de Samuel Paty était un « musulman en colère », des propos dont se sont désolidarisés le RN, parti qu’il finira par quitter en novembre 2020 sur des questions de désaccords idéologiques vis-à-vis de la question de l’identité. Cet individu illustre bien ce risque de basculer dans l’obscurantisme et l’intolérance envers la différence, qui fait la singularité de notre pays. Il exprime, certes dans un autre registre que l’adhésion à un groupe terroriste, ce sentiment de trouble identitaire. Le désir, presque maladif, d’absolument s’intégrer dans la société française par des biais extrêmes représente donc un risque pour les binationaux tout comme celui de revendiquer âprement et de manière abusive ses origines pouvant conduire au nationalisme, une exaltation du sentiment national en défiance aux autres cultures, qui peut clairement aboutir à la haine de l’autre dans des cas extrêmes. 

Ainsi, le problème identitaire peut mener à des dérives périlleuses où l’individu peut rapidement tomber dans des doctrines mortifères ou conflictuelles, dans le cadre de sa recherche identitaire.

Les individus doivent faire attention à ne pas tomber dans ces pièges idéologiques, et ce, par l’éducation et le dialogue, qui peuvent représenter des solutions. 

Benjamin Constant disait « Tout est moral chez l’individu, mais tout est physique dans les masses ». Le binational doit sortir de sa condition collective et entamer une réflexion purement personnelle pour ne pas être en conflit avec lui-même et les autres. Le problème identitaire est aujourd’hui une grande problématique dans notre pays, symbole de la pluralité de son histoire. Elle est ravivée chaque année par cet incessant débat qui revient dans l’espace de discussion public : « Qu’est-ce qu’être français ? ».

Une question épineuse aujourd’hui tant l’identité française peut se percevoir différemment, par la richesse de son histoire. Mes discussions avec différentes connaissances dans ce cas de figure m’ont montré qu’un sentiment est commun : l’attachement profond, affectueux à ses racines et une difficulté à s’affirmer comme français.

La colonisation et ses traumatismes sont une zone d’ombre dans l’histoire des franco-maghrébins, et la solution semble être aujourd’hui le dialogue et les excuses, n’en déplaise à Jean Castex qui avait déclaré sur le plateau de TF1 que la France n’avait pas à s’excuser pour la colonisation. Et pourtant, elle devrait.

Elle doit s’excuser pour les crimes commis à l’encontre de nos ancêtres, pour la faible reconnaissance envers ces Africains morts pour la France et ses valeurs, tous ces paramètres fondateurs de cette douleur, celle de se sentir nulle part chez soi. Bien sûr, les binationaux sont aussi importants dans ce processus.

Nous devons dialoguer avec nos parents, nos grands-parents, pour réaliser ce travail de mémoire indispensable aujourd’hui, se battre pour être reconnu comme des citoyens à part égale et revendiquer avec fierté cette double appartenance. Alors bien sûr, rien ne sera simple et le chemin sera semé d’embûches. Mais l’enjeu est de taille et mérite un effort de tous. Au final, nous devons prendre cette appartenance à deux cultures comme une chance et non un poids, même s’il ne faut bien sûr pas nier l’importance de ce problème. C’est une chance, car ainsi, elle permet d’avoir deux points de vue, deux visions des choses différentes d’un sujet, une plus grande ouverture d’esprit et à mon sens, il faut tirer le meilleur de nos deux cultures pour ne plus être dans ce malaise constant et peu à peu, s’épanouir et s’émanciper intellectuellement.

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