Le rapport de la France avec la diversité culturelle

Par Mariem BEN M’RAD.

Admettons que… je change de prénom. Du coup est-ce que tu vas oublier que je suis moins clair que les autres prénoms ?Genre si j’ai un prénom plus typiquement français, plus blanc, ton projet c’est quoi, c’est que je le devienne avec le temps ?(…) Et si je change de prénom et que je suis asiatique est ce que ca sera plus facile pour toi à prononcer que grain de riz ? Et si je change de prénom, est-ce que tu vas choisir autre chose pour moi ? Ça ça m’intéresse. (…) Genre est ce que tu vas choisir comment je dois m’habiller, comment je dois pas m’habiller , si je suis une femme comment je dois me déshabiller à la plage ? (…) Ok. Et si je change de prénom, toi qu’est ce que tu changes ? Moi je veux bien changer, mais toi qu’est ce que tu changes ? Est ce que tu vas te décoincer, est ce que tu vas te détendre ? Parce que j’ai l’impression que t’as peur en fait. J’ai l’impression que t’as peur que ton monde change. T’as peur que je te change alors que tu veux me changer en premier. J’arrive pas à comprendre ce que tu veux en fait. Tu veux que je change pour que je me sente plus chez moi, mais quand je me sens plus chez moi tu croies que je vais te “grand remplacer” ? Si je change de prénom est-ce que je pourrais enfin arrêter de me justifier quand quelqu’un qui me ressemble fait quelque chose qui ne me ressemble pas ? (…) Et est ce que ça changerait quelque chose pour toi si l’équipe de France gagnait deux fois la coupe du monde avec des français avec des prénoms pas français ? T’as vu je fais du sarcasme, c’est français ça hein ? – Fary, Faciès. 

L’Unesco, à travers la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles promue en 2005, définit la diversité culturelle comme étant la multiplicité des expressions culturelles des groupes d’une société donnée. Ces expressions culturelles se transmettent de génération en génération, au sein de groupes distincts, mais aussi entre les groupes. Mais est ce que cette définition suffit ? La diversité culturelle en France représente-t-elle seulement les nombreuses formes à travers lesquelles le patrimoine culturel est exprimé, enrichi et transmis et les divers modes de jouissance artistiques ? Quel est le rapport de la France avec cette diversité culturelle ? Entre laïcité, essentialisation et stigmatisation, de nombreux débats ont éclaté ces dernières années à travers les médias, ce qui met encore en lumière aujourd’hui de nombreux questionnements autour de cette diversité. Pour tenter de les décortiquer, cet article prendra appui sur la place de la culture arabo-musulmane dans la société française. Avec plus de 8 millions de musulmans français, la question de leur intégration dans l’espace public est au centre des problématiques actuelles. Instrumentalisés, raillés, loués, critiqués ou communautarisés, les musulmans et l’islam européen sont un sujet sensible, qui croise tour à tour les routes d’autres questions qui le sont tout autant ; l’identité, l’intégration, l’immigration, la pauvreté, la laïcité européenne, entre autres. 

En effet, cela fait maintenant plus d’un siècle que la France a vu arriver “ un Autre” sur son territoire et qu’elle est devenue une terre d’immigration. Depuis le début du XXème siècle, les entreprises puis l’Etat ont largement fait appel aux immigrés pour venir travailler en France, participer à la reconstruction et à la modernisation du pays. Suivie d’un regroupement familial, l’immigration a été un véritable pilier pour la reconstruction de la Nation française et l’équipement de son territoire. Ces hommes et femmes se sont installés en France et aujourd’hui, ces familles se construisent sur plus de quatre générations; pourtant la question de leur intégration envahit encore l’espace médiatique. On ne compte plus les œuvres artistiques produites par ces générations; qui semblent avoir pour revendication principale d’être acceptées par ce pays qui est aussi le leur. Mais quelles sont les raisons de ce rejet ? Qu’est ce qui fait que la France est encore partiellement réticente à considérer ces hommes et femmes comme Français ? 

La laïcité pour une France une et indivisible

Lorsque l’on pose le regard sur la France, nous sommes mis face à une nation extrêmement attachée aux symboles, à ce qu’ils représentent dans la société française. Ils sont censés rappeler aux Français les valeurs de leur pays, le fait qu’ils soient unis par la même histoire et les mêmes traditions et qu’ils doivent en être fiers. Depuis les attentats meurtriers du vendredi 13 novembre 2015, et ceux qui leur ont succédé, les Français se raccrochent aux symboles républicains. De la Marseillaise scandée dans les écoles et dans les stades, aux drapeaux tricolores affichés sur Facebook, ces emblèmes font figure de valeur refuge et semblent répondre à un besoin d’unité nationale. Mais est-ce que la France est prête à prendre du recul sur des symboles si chers à ses yeux, pour donner une réelle place à des groupes culturels diversifiés dans l’espace public ? 

Ainsi, lorsque l’on veut traiter de la question de la diversité culturelle en France, un symbole tout à fait fondamental n’est à pas omettre. En effet, la France repose d’abord et avant tout sur le principe de laïcité. Symbole de la Nation française, elle garantit aux croyants et aux non-croyants le même droit à la liberté d’expression de leurs croyances ou convictions. Elle assure aussi bien le droit d’avoir ou de ne pas avoir de religion que d’en avoir une autre ou d’en changer, ou encore, de ne plus en avoir. Elle garantit le libre exercice des cultes et la liberté de religion, mais aussi la liberté vis-à-vis de la religion : personne ne peut être contraint au respect de dogmes ou prescriptions religieuses. La laïcité n’est pas une opinion parmi d’autres mais la liberté d’en avoir une. Elle n’est pas une conviction mais le principe qui les autorise toutes, sous réserve du respect de l’ordre public.

La laïcité n’est pas une opinion parmi d’autres mais la liberté d’en avoir une

Voilà comment la laïcité est présentée dans les textes. Fondement tout à fait louable, elle devrait permettre la mise en place d’une société stable où chacun a sa place. Cependant, la réalité des faits est bien différente, certains considèrent d’ailleurs que la laïcité ne peut être la solution pour une bonne cohabitation entre tous. En effet, peut-on considérer que la laïcité ne permet pas d’effacer les différences mais seulement de les maquiller

L’article 1er de la Constitution de 1958 prévoit que « la France est une République indivisible, laïque (…)», que le peuple français ne fait qu’un, et que le ciment de cette unité est entre autres le fondement laïque de la Nation. Mais cette affirmation est déjà discutable. La laïcité veut créer un espace public neutre, où la diversité culturelle s’éteint pour laisser place à une société sans mélange. Il est peut être caricatural de ma part de présenter les choses de cette manière, mais les débats médiatiques qui émergent depuis plusieurs années reposent tout de même beaucoup sur cette idée. Aseptiser la société, la rendre homogène, pour que tous puissent trouver leur place… mais que personne ne soit tenté d’exprimer sa diversité. 

Il me semble ainsi que c’est également sur cette idée que repose la laïcité à l’école : effacer les différences pendant les 17 ans de scolarité, et n’y faire face que plus tard. Ainsi, lorsque quelqu’un “sort du moule” et exprime sa différence, le regard des autres n’est pas forcément des plus affectifs. A titre d’exemple, on peut reprendre la question du voile en s’appuyant sur les écrits de Hamza Esmili et particulièrement sur son article La Communauté qui est venue. Voile et politique en France contemporaine, publié sur Lundi Matin. Dire du voile qu’il n’est pas souhaitable dans « notre société », c’est d’abord affirmer qu’il lui est étranger. La thèse n’est pas neuve, elle a été très explicitement soutenue par un ancien Premier ministre qui, à l’aube de sa campagne électorale d’alors, avait dit de Marianne qu’elle avait « le sein nu » et qu’elle « n’était pas voilée ». Il apparaît ainsi que l’actualisation de la Nation et de son gouvernement par la focalisation du débat politique sur le voile islamique est d’autant plus recherchée qu’elle s’inscrit dans une trame contemporaine plus large où s’enchevêtrent, au plus haut niveau de l’Etat, les injonctions à lutter collectivement contre la « radicalisation » et le « communautarisme », à la fois à travers et par-delà le cadre institutionnel. Cette lutte a donc un effet évident et direct sur la diversité culturelle et la place des populations arabes musulmanes dans l’espace public. En outre, le voile semble donner une puissante incarnation aussi bien à l’ennemi intérieur, celui d’une communauté qui selon la rumeur publique aurait fait sécession du corps national, que ce qui est tenu pour être une manifestation en acte de l’emprise exercée par une idéologie réputée régressive. 

Une essentialisation des musulmans

La laïcité permet d’éviter un problème, de fermer les yeux face à la réalité. On peut également considérer la laïcité comme l’une des sources d’une essentialisation des musulmans français et d’un repli communautaire, même si elle n’est pas la seule. Par définition, essentialiser, c’est réduire un individu à une seule de ses dimensions. Ainsi, un Français est blanc … Et qui plus est, l’essentialisation crée un phénomène dangereux qui pousse les individus à se définir eux-mêmes selon la catégorie dans laquelle on veut les faire entrer. 

Cette essentialisation “à la française” constitue entre autres une réaction de défense à la peur d’un éternel « Autre » dont le musulman semble remplir le rôle à la perfection. En effet, les actes terroristes ayant ponctué les années 2000 et 2010 ainsi que la question omniprésente de l’(in)compatibilité entre les valeurs européennes et les coutumes musulmanes a amené les gouvernements européens à mener une institutionnalisation du culte musulman. 

Le discours médiatique est tout à fait représentatif de cette essentialisation et contient souvent de nombreuses confusions comme relevées par Philippe Corcuff, qui déconstruit dans son article les glissements sémantiques trompeurs répandus par la télévision. Il dénonce ainsi les « amalgames à tendances islamophobes » d’une certaine gauche, incarnée dans les médias par Caroline Fourest, qui dans l’exemple développé par Corcuff – la candidature d’une jeune femme féministe et voilée aux élections régionales – assimile sans explications « islam » et « islamisme obscurantiste ». De la même manière, au sein de la droite réactionnaire, le discours d’Eric Zemmour repose sur la construction d’une égalité parfaite entre « islam » et « race », par le biais de glissements sémantiques subtiles. Enfin, Nadine Morano, députée européenne et ancienne ministre, dans son intervention très controversée en septembre 2015 sur le plateau de l’émission « On n’est pas couché », pose une série de mots présentés comme des synonymes, entre « nation », « culturel », « religieux » et « race », respectivement accompagnés d’adjectifs tels que « blanc » et « judéo-chrétien » ; série de termes à laquelle elle oppose très naturellement l’expression de « France musulmane ». L’essentialisation est donc double, du « côté » musulman comme du « côté » français, et les confusions sémantiques sont présentées comme des faits ou des certitudes intellectuelles qui induisent le spectateur en erreur. Mais cette dimension de l’essentialisme pose un problème fondamental. L’essentialisation fonctionne dans les deux sens et n’est pas réservée aux musulmans ; elle construit un « nous » français et un « eux » musulman, distinction dont le caractère binaire permet de rappeler sans cesse, par différentiation, les caractéristiques du « bon citoyen » et des « valeurs de la République ». En essentialisant l’intégralité de la société en deux « camps », on crée des normes exclusives, autoritaires, dangereuses pour la diversité culturelle française. 

Que demande-t-on aux Arabes de France aujourd’hui ?

Mais que demande-t-on à ces français aujourd’hui ? Ces français d’origine étrangère qui ne savent plus quoi faire face à un État qui leur demande un effort d’intégration tout en insistant sur leurs différences. 

On leur demande par exemple d’accepter le blasphème, de le voir comme une consécration de la liberté d’expression. Pour reprendre une définition claire du blasphème, c’est une parole qui outrage la divinité, la religion, le sacré, et, par extension une personne ou une chose considérée comme quasi sacrée. Mais en réalité, quelle est son utilité ? Pourquoi insulter la religion d’un autre ? En quoi remettre en question une diversité culturelle fait avancer la société ou réfléchir sur des concepts ? J’ai sincèrement cherché une réponse à ces questions mais en vain. Ainsi, je suis navrée d’y croire mais je considère sincèrement le blasphème comme une attaque gratuite envers un peuple, par ailleurs porté par une culture bien plus noble qu’elle n’est montrée dans les médias. Pour citer Pierre Rabhi dans le chapitre “caricatures et dérisions” de La convergence des consciences, caricatures et dérisions sont humiliation et blessure de l’autre – et donc violence sournoise – au nom d’une lucidité autoproclamée que s’octroie l’observateur “éclairé”. A la différence de l’ironie qui pointe les lacunes en souriant, la dérision n’est pas une expression de la liberté de parole. Dans le débat et la critique même, on ne doit à aucun moment se départir d’une certaine bienveillance. (…) Détruire l’estime de soi, attenter à la réputation ou porter atteinte au sacré et à la dignité des autres ne fait qu’engendrer de la violence en retour. 

Ainsi, est ce qu’il est légitime de demander à ces populations d’accepter ce que l’on peut maintenant appeler des attaques ? Il me paraît tout à fait logique que le blasphème ne soit pas perçu comme une représentation de la liberté d’expression; mais plutôt comme la représentation d’un « vous n’êtes pas les bienvenus en France ». 

Pour clore cet article, il me paraît important de mettre en valeur la parole d’artistes français qui revendiquent encore et toujours leur place dans l’espace public. Voici donc un florilège de citations qui, je l’espère, vous inspireront.

Depuis la bonne idée d’l’État d’s’enrichir sur les immigrés Leur refourguer les quartiers où la classe moyenne se suicidait Orelsan, Kery James – A qui la fauteCar c’est bien là tout le problème, dans le fond je suis aimante Leur seul argument pour vous dire à tous que je suis gênante C’est de vous dire que je suis l’ennemie Parce que je suis une femme convertie Et que je porte le voile Diams – Lili
C’est vrai, nos mots sont durs mais en rien illégaux Vous, vous les qualifiez d’impurs car ils ne flattent pas votre ego C’est juste un cri de colère d’un jeune au bout du rouleau Qui en veut à la Terre entière car il est mal dans sa peau Sniper – La France, itinéraire d’une polémiqueParis bohème, Paris métèque, Paris d’ancre et d’exil “Je piaffe l’amour” médite une chinoise à Belleville Leonardo da Vinci se casse le dos sur un chantier Je vois la vie en rose dans ces bras pakistanais Une ville de liberté pour les différents hommes Des valises d’exilés, des juifs errants et des roms Aux mémoires de pogrom, aux grimoires raturés Des chemins d’Erevan, aux sentiers de Crimée Caravanes d’apatrides, boat people, caravelle Sur tes frontons Paris viennent lire l’universel Gaël Faye – Paris Métèque
Vous nous traitez comme des moins que rien sur vos chaînes publiques Et vous attendez de nous qu’on s’écrie “vive la République!” Kery James – Lettre à la RépubliqueBientôt, toute l’humanité sera en uniforme. C’est l’un des plus grands signes des temps : l’éradication de toutes les originalités fondées sur la diversité culturelle. La monoculture galopante n’est à l’évidence pas sans risque pour la poursuite de l’Humanité Pierre Rabhi – La convergence des consciences
Marine Regarde-nous, on est beau On vient des 4 coins du monde, mais pour toi on est trop (…) J’ai peur du suicide collectif des amoureux en couleur Diams – Marine

BIBLIOGRAPHIE : 

Martine Barthélemy, Guy Michelat “Dimensions de la laïcité dans la France d’aujourd’hui ” in Revue française de science politique 2007/5 (Vol. 57), 

LA COMMUNAUTÉ QUI EST VENUE. VOILE ET POLITIQUE EN FRANCE CONTEMPORAINE Hamza Esmili paru dans lundimatin#216, le 14 novembre 2019 

Corcuff, Philippe. “Prégnance de l’essentialisme dans les discours publics autour de l’islam dans la France postcoloniale” Confluences Méditerranée 45 (2015): 119-130

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