Le Syndrome du grand méchant monde: comment accueillir les informations des médias ?

Bande-dessinée par Tilila Sara Bakrim

Par Tilila Sara Bakrim. Un article publié initialement en octobre dans l’édition imprimée “Accueil”.

“La fusillade de Las Vegas a fait plus de 50 morts”, “23 armes retrouvées à l’hôtel, 19 au domicile de Stephen Paddock”, “Attaque au couteau à Marseille: Qui sont les deux victimes tuées ?”… Voici ce qu’on peut lire dans les headlines de BFMTV. Je prends cet exemple car il me semble être celui qui représente le mieux la dérive sensationnelle que connaît le monde du média aujourd’hui, en particulier ce fameux média traditionnel et grand public qu’est la télévision, et qui diffuse une épidémie que l’on appelle communément le ‘syndrome du grand méchant monde’ …

Non, ce n’est pas une expression dramatique sortie tout droit d’un film post-apocalyptique. Elle constitue en fait toute une analyse scientifique. Développée par le professeur de télécommunication George Gerbner (1919-2005), cette étude cherche à nous faire comprendre les impacts que peut avoir la télévision sur notre comportement. Le ‘syndrome du grand méchant monde’ se caractérise par une vision déformée du monde, un monde principalement de violence, où l’on a l’impression que le danger est partout autour de soi. Selon Gerbner, cette vision du monde serait principalement véhiculée par les médias, en particulier la télévision. Ce sentiment de danger proviendrait du contenu homogène et répété des images ‘choc’ et d’autres reportages un peu ‘spectaculaires’ à la télévision.

Sans tomber dans la paranoïa absolue ni le scepticisme extrême, comment doit-on digérer cette multitude d’informations? Autrement dit, comment sommes-nous censés ‘accueillir’ le produit médiatique que l’on voit tous les jours à la télévision?

Le ‘syndrome du grand méchant monde’ se caractérise par une vision déformée du monde, un monde principalement de violence, où l’on a l’impression que le danger est partout autour de soi.

On entend souvent cette phrase dans les discussions autour de sujets graves comme le terrorisme : “Les gens ont peur” … Ne vous êtes-vous jamais demandé d’où venait vraiment cette peur? Et si ce n’étaient pas les assaillants, jihadistes, ou autres, mais plutôt les reportages sur ces mêmes assaillants qui sont responsables d’une grande partie de cette peur? Cela remet évidemment en cause la supposée neutralité des médias, qui ne serait alors pas simplement un ensemble de moyens permettant de faire circuler et diffuser l’information à un large public. Ce serait donc, selon cette théorie, l’outil d’or servant à raviver la paranoïa des gens.

Cet extrait de Géopolitique des empires : Des pharaons à l’impérium américain, écrit par les historiens Gérard Chaliand et Jean-Pierre Rageau en 2012, soutient cette thèse:

« Les médias qui nous informent et nous conditionnent reflètent-ils l’importance des mutations en cours ? Pour l’essentiel, ils répercutent les informations quotidiennes les plus violentes, l’idéologie implicite d’un système et une persuasion subtilement diffusée. Le message répété finit par passer pour vérité. La “guerre globale contre le terrorisme”, qui n’a existé que comme slogan et comme masque, est un exemple récent du succès de la persuasion de masse qu’on appelle maintenant “stratégie de communication”. »(Chapitre final).

Mais alors, qu’est-ce que cela signifie exactement, être frappé par le “syndrome du grand méchant monde” ? Prenons l’exemple d’une étude menée par Gerbner et son collègue Gross en 1976, publiée pour la première fois dans le Journal of communication. Gerbner et son équipe ont distingué deux types de téléspectateurs : les ‘télévores’ (plus de 4h de télévision par jour, ce qui est d’ailleurs la durée moyenne de vision de la TV aujourd’hui en France) et les téléspectateurs occasionnels. L’équipe de Gerbner a ensuite demandé à ces deux groupes : “Estimez la probabilité d’être victime de violence physique durant une semaine de vie normale”. Gerbner et son équipe ont observé que les téléspectateurs occasionnels l’estimaient à 39%, tandis que les télévores l’évaluaient à 52%. Pourtant, la probabilité réelle d’être victime de violence physique durant une semaine de vie normale est de… 1% !

On peut donc en induire que les téléspectateurs ont tendance à imaginer une probabilité de danger démesurée, et que les “accro” à la télévision ont tendance à encore plus la surestimer.

Nous regardons tous et toutes la télévision, à fréquence plus ou moins régulière. Nous sommes tous (ou presque tous) concernés. Alors, la prochaine fois qu’un événement grave est relayé par les médias (mais surtout la télé encore une fois), pensez toujours à faire une balance et à démêler le vrai du ‘spectacle’, ou du ‘voyeurisme’. C’est la meilleure façon d’accueillir l’information… À condition que l’on sache où regarder.

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