L’Enfer, c’est les autres

Est-ce que ça n’arrive qu’à moi, est-ce que je suis la seule à avoir ce sentiment lancinant parfois au cours de la nuit, parfois au milieu d’une foule, de savoir que je suis Moi mais de ne jamais pouvoir avoir le connaître vraiment ?
Qui suis-je réellement ? Et pourquoi l’esprit humain a-t-il toujours besoin de tout définir, comme pour se rassurer, comme pour s’assurer de voir que rien n’échappe à sa connaissance ?
Comme un miroir, alors que me définir moi m’apparaît vide de sens, les autres autour de moi, eux, ont une définition bien précise de ce que je suis. Comment est-il possible qu’eux sachent qui je suis alors que je ne peux même pas mettre une personne derrière le je que j’utilise chaque fois que je parle de moi ?

“Que sais-tu réellement de toi ?”

Vaste question. Ce que je sais sur moi ? Je sais que je suis une personne douée de conscience. Je sais que je suis capable de penser et d’agir selon ma volonté propre.

“Et que sais-tu des autres ?”

Et bien, Je ne sais que ce que eux me permettent de savoir. Je ne sais que ce que je suis capable de percevoir….

“Ca ne te rappelle pas un certain mec qui a décidé de ne croire que ce qui est certain donc de douter de l’existence même des autres, ce qui a révolutionné la philosophie (si peu) ?”

Tu veux que je la fasse à la Descartes style ?

“La moindre des choses quand tu abordes ce sujet.”

Le fameux cogito ergo sum si méprisé par les lycéens, alors que si fondamental ! La seule chose dont je sois sûr, c’est que je pense, puisqu’au moment où je doute, je pense, donc je suis. Je suis seulement sûr d’exister, d’être une chose pensante. L’activité de la conscience me caractérise . C’est là où le problème se pose : je ne peux être certain de ce qu’est réellement autrui, puisque tout ce que j’en vois, c’est qu’il me laisse voir. Si le « je » se donne dans une intuition, autrui ne m’est connu que par la perception.

“Mais l’autre est forcément aussi une chose pensante…”

Oui ! Mais jamais les vécus et les pensées de l’autre ne me seront accessibles. Du coup, la seule chose que je peux faire pour tenter de comprendre l’autre, c’est passer par mes propres vécus. Donc, soit je tente d’associer les attitudes et les comportements d’autrui avec les miens, et donc de percevoir les ressemblances, soit je me transpose à sa place, j’imagine ses vécus, ce qui me permet d’être capable de sympathie (littéralement participer à l’émotion de l’autre). Nous vivons donc dans un monde intersubjectif, où les consciences s’entrecroisent et se côtoient.

“Et pourtant… ça serait si facile si l’humain ne détestait fondamentalement pas l’autre…”

Quoi ? Pourquoi l’humain haïrait quelqu’un sans aucune raison ?

“Réfléchis… tout notre bonheur n’est construit que sur les autres. Tous nos vœux, tous nos espoirs ne sont tournés que vers ce que l’extérieur nous apporte, tous nos rêves s’envolent et aucun ne reste limité à notre seule volonté. « Chacun sentira que son bonheur n’est point en lui mais en tout ce qui l’environne. La vanité qui cherche tous les yeux, la bonté qui voudrait qui voudrait que tout fût content… » Rousseau a raison et tu le sais.”

Oui… Peut-être… Je sais qu’il dit que le bonheur qui nous est attribué et le seul dont nous jouissons. Mais avons nécessairement besoin des autres ? Je pensais à l’instant que la seule définition de nous-mêmes dont nous avons besoin, c’est celle du cogito.

“Mais cette définition n’est pas complète. Parce que autrui est là et qu’il agit aussi sur ta vie et tes pensées, tu es obligé de te définir aussi par rapport à lui. Et c’est même plus fondamental que ça. Nous cherchons la définition d’autrui. L’homme n’est humain que dans le sens où il veut s’imposer à un autre homme. Il lui faut se faire reconnaître par l’autre : l’autre est le but de son action, et de lui dépendent sa valeur et sa réalité humaine, et même le sens de sa vie.”

Non, sinon tu n’es jamais heureux… Tu ne peux pas obtenir des autres ce qu’il ne veulent pas te donner. On m’a toujours élevée en me disant d’ignorer les regards, d’ignorer les remarques, de n’être fidèle qu’à mes principes, de ne rien faire par rapport aux autres ! Et tu me dis qu’autrui m’est nécessaire pour connaître ma valeur ?

“C’est toi qui dit ça… N’as-tu jamais considéré tes actions par le prisme du jugement de l’autre ? N’as-tu jamais ressenti la honte cuisante, la peine de l’indifférence, la colère d’un mot, l’angoisse de l’attente d’un signe ? Tu ne comprends donc pas que ce ne sont que des mots en l’air, des mots rassurants, alors que tu es enchaîné à la vision de l’autre, à son regard, parce que tu n’y peux rien, parce que tu es simplement humaine ?”

C’est vrai et pourtant c’est angoissant.

“Parce que tu croyais peut-être vivre dans un monde apaisant qui sent bon la lavande ?”

Arrête. Je le sais parfaitement. J’admets que c’est vrai, nous sommes forcément reliés aux autres… Mais c’est parce que nous sommes seulement contraints de vivre avec eux, pour se connaître et exister, pas parce que nous le souhaitons. Mais cette vie nous prive de nos libertés, la simple liberté d’êre ce que je suis et ce je veux être…

“On se dirige vers Sartre, maintenant ? C’est un peu compliqué de résumer sa vision d’autrui à quatre heures du matin, tu ne veux pas dormir ?”

Pas quand je me prends la tête avec toi. Donc : l’être en soi, c’est la manière d’être « ce qu’il est » dans l’absolu, sans nuance, donc un objet inanimé, qui est essence ET existence en même temps.

“C’est un début.”

Laisse moi finir ! L’être pour soi, c’est l’être de la conscience, qui se dirige vers l’ailleurs, l’inconnu, qui va constituer son être. Incomplet, il se tourne vers l’extérieur, « le néant » qui va le définir totalement.

“Tu es sûre que tu comprends ce que tu racontes ?”

Pas sûr, et encore, je simplifie.

“En fait, pour faire de la philo, il faut soit être trop perché pour que ça soit légal, soit être insomniaque et n’avoir rien d’autre à faire que de se parler à soi-même.”

Oui. Bref. C’est là vient le plus important : l’être pour-autrui, c’est être lié au regard d’autrui, qui pour le dire vite, transforme le pour-soi en en-soi donc me chosifie.

“Et nous, on est quoi ?”

Ben… nous, on est rien. De base, selon Sartre, nous sommes enchaînés au regard d’autrui, donc prisonniers de la perception qu’ils ont de nous. Autrui est mon miroir, par sa vision, je peux voir qui je suis au sens où celui qui me fait face l’entend.

“En effet. De là naît le sentiment de honte qui ne me fera plus agir qu’en fonction de l’autre. C’est l’aliénation, le sentiment d’être étrangé à soi-même car privé de liberté de penser et d’agir pour soi-même.
« L’enfer, c’est les autres »ça te dit quelque chose ?”

Bien sûr, puisque je le vis tous les jours, allons. Je regarde autrui, c’est l’objet de ma pensée. Autrui me regarde, je suis l’objet de sa pensée. Considérer que lui aussi a une conscience comme la mienne, c’est remettre en question tout le système égocentré que j’ai créé.
Mais le véritable enfer, c’est de ne plus pouvoir être libre d’agir, car si j’agis selon mon intuition, la perception de l’autre a toutes les chances de me déformer et de me faire autre de ce je suis réellement.

“Et c’est parti pour la « lutte des consciences » qui ne sera jamais achevée. La recherche d’écrasement de l’autre, de pouvoir sur lui mais de reconnaissance nécessaire également, de ne plus être objet ni esclave.”

Tu me lances sur la dialectique du mâitre et de l’esclave, là ! Tu sais que j’adore cette métaphore. Autrui est absolument nécessaire à la conscience de soi en ce sens que celle-ci n’est qu’en tant qu’elle se différencie de l’autre. Le moi se pose en s’opposant. Le moi est en tant qu’il n’est pas autrui.
L’homme est un être naturel, immergé dans la réalité. Peu à peu, il va distinguer l’en-soi (la réalité) du pour-soi (la réalité telle qu’elle est pensée). L’homme va s’approprier les choses extérieures, donc tenter de faire le monde sien, et par là autrui : vient le désir d’être reconnu par l’autre. Mais cela implique forcément une lutte, une domination : l’une des consciences est asservie à l’autre (concrètement, l’un est objet de l’autre)

“Le maître et l’esclave, en somme.”

Exactement.

“Et alors, l’issue de tout ça ?”

Voyons… Sartre voit l’échappatoire par la liberté : ce qu’il appelle la « néantisation ». En bref, nous avons le pouvoir en tant que conscience de « néantiser » les choses extérieures, c’est-à-dire de mettre à distance les causes et les déterminismes de toute chose.

“Mais quel rapport ?”

Le rapport, ma chère, c’est que c’est en fait le principe du choix – en plus compliqué. Tu as le droit de dire oui ou non, à tel motif ou mobile, de le réduire à néant. Tu as la possibilité de choisir par toi-même, tu peux « néantiser » les autres, choisir de ne pas céder à l’emprise de l’être pour-autrui, te « ressaisir ».

“Un bel exposé, mais tu oublies un détail. Sartre ne dit pas que nous pouvons néantiser les autres. C’est un espoir faux : l’homme désespéré par sa propre banalité a construit ses propres illusions pour croire pouvoir néantiser les autres afin d’être au-dessus d’eux et ainsi s’échapper de la société. Tu restes enchaîné à cette vision qui te ronge de l’extérieur…”

Je n’y comprends plus rien. Est-ce qu’au final tu peux savoir qui tu es toi-même par les vécus de ta conscience, et des pensées inaccessibles, ou est-ce que tu dois passer par la perception de l’autre pour pouvoir exister humainement ?

“C’est le principe de la philo de ne rien comprendre, enfin. Ce que je me tue à te répéter, c’est qu’autrui est le vecteur par lequel tu peux comprendre qui tu es complètement.”

Mais si autrui est un con, comment fait-on ?

“Question essentielle. Tu ne peux pas décider de ce que va penser l’autre : après tout, si tu décides que ce petit abruti en face de toi ne mérite même pas de te regarder, tu peux dire que tu es supérieure à lui et rester toute seule dans ton dédain.”

Mais je ne veux pas rester seule.

“Alors, petite colombe candide, il va falloir accepter que tout le monde n’est pas Socrate, tout le monde n’est pas empli de sagesse et de spiritualité, et que tout le monde est un peu con sur les bords et va penser des choses de toi qui sont déformées.”

Alors, tout est une histoire d’hypocrisie et de non-dits ? Chacun va tout faire pour être reconnu par l’autre et agir de telle façon qui n’est pas la sienne mais celle que autrui veut voir, et autrui va de toute façon avoir une image totalement fausse car interprétée et déformée selon son point de vue ? Et au fond, personne n’est soi-même ?

“Tu te rappelles quand je te parlais de la haine de l’autre ? Voilà les fondements. Chacun se hait car chacun veut se sentir supérieur, chacun veut se persuader qu’il est mieux que l’autre, mais chacun veut tout faire pour plaire à l’autre. L’amour, l’affection, sont des relations sadomasochistes.”

Je sais que tu es supposée être mon inconscient, mais d’où tu me sors des métaphores pareilles ?

“C’est pas moi, c’est Sartre ! Et après tout, il a raison, non ? Comment ça s’appelle quand tu veux à la fois contrôler l’autre et l’écraser, mais aussi que tu as besoin que lui te contrôle et te prive de ta liberté ? En somme, que tu as besoin de faire du mal et que tu as besoin d’avoir mal ?”

“C’est bien que je pensais.”

Bref. Pour résumer. Comment définir le Moi ? Parce pour le moment, je n’y arrives pas.

“Tu sais qui n’y arrivais pas non plus ? Pascal. Dans ses Pensées. C’est marrant, parce que toi aussi tu t’embrouilles dans tes pensées, petite schizophrène.”

Tu vas arrêter avec ton humour pourri ? Je vais expliquer à ta place. A moi-même, oui je sais.
Pascal prend pour base le fait que le Moi est inassignable, c’est-à-dire qu’il ne se trouve pas quelque part en particulier, mais qu’il est impossible à identifier et qu’il est relatif à ce que les autres lui donne comme définition. Tiens, rends toi utile, explique l’exemple.

“Pas la peine de t’énerver toute seule dans ton lit. Il prend l’exemple du passant : il n’est un passant que pour celui qui le regarde marcher dans la rue. Ainsi, il y a le questionnement de ce que l’on utilise pour définir quelqu’un. On aime quelqu’un parce qu’il est beau ? La beauté passe avec l’âge ou la maladie. On aime quelqu’un car il est intelligent ? L’intelligence s’amenuise avec le temps ou un accident. On aime quelqu’un parce qu’il est surprenant ? L’aventure et l’idéal disparaissent avec la jeunesse, et vient la dépression. Les qualités qu’on utilise pour définir quelqu’un, qu’on lui attribue, sont périssables, c’est-à-dire qu’elles vont et viennent au gré de la vie et du hasard.”

Mais en perdant ces qualités, on ne se perd pas soi-même : on garde une identité. Comment aimer abstraitement, aimer la « substance de l’âme » qui nous est invisible ? « On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités. »

“La raison pour laquelle nous ne pouvons déterminer ce qu’il y a d’essentiellement singulier dans le Moi est qu’il est effectivement mouvant et variable dans le temps et pour des raisons chaque jour différente, mais aussi que le principe de plaisir est propre à chaque homme, et que lui aussi varie : ainsi, une telle qualité reconnue un jour par une personne qui va l’apprécier, ne sera plus appréciée le lendemain mais au contraire haïe, car cette personne aussi aura changé.”

Tout cela est bien déprimant… Comment espères-tu que je m’endormes après ça ? Alors, personne n’aime personne pour ce qu’il est, car incapable de déterminer qui il est absolument… Je ne suis pas capable de me définir moi-même, si ce n’est ma faculté de penser, et en plus, autrui me donne une définition erronée de ma conscience. Autant dans ma tête qu’en parlant aux autres, c’est le bordel…

“« Outside it’s hell, inside intoxicating »”

Metallica, hein ? Le pire c’est que c’est vrai… Tout n’est que subjectivité, rien n’est vérité ! Tout ce que je vois, je comprends, est filtré par MOI, et je ne sais même pas qui c’est ! Et les autres… Ce n’est qu’une comédie qu’on joue à chaque instant, une pièce où chacun a son rôle bien défini, et tous veulent le premier rôle ; des masques à n’en plus finir, mais qui sommes-nous réellement, si nous déchirons nos voiles ? Un théâtre de l’horreur, des chaises musicales, et à chacun son tour de briller, de sombrer, d’être fustigé, calomnié ou encensé. Une ritournelle atroce, ces airs aigus insupportables, qui restent dans la tête. Oui, c’est ça, tout reste dans la tête, tout à un air de déjà-vu, ces mots, ces regards et ces pensées… J’ai envie de vomir.

“Bravo, tu viens de définir la vie.”

Et toi, arrêtes ! Trouves des points positifs, aides-moi, je ne suis pas cette déprimée de la société, alors penses et dis-moi quelque chose de beau !

“Mais je ne peux pas. La vie n’est pas belle en soi, c’est à toi de décider qu’elle l’est. Si tu restes avec cette idée, c’est sûr que tu vas déprimer. Alors philosophes. Continues à penser, continues à questionner et à réfléchir, et tu peux te sauver. Tu l’as dit toi-même : il n’y a pas de vérité. Ne te laisse pas avoir par une interprétation : qui sait si tout ce que l’on raconte depuis tout à l’heure n’est pas totalement faux ?”

Je ne sais pas si ça m’aide…

“Je ne suis pas là pour t’aider. Un jour tu comprendras à quoi je sers, et à quoi servent toutes les voix qui sont dans la tête des autres. Au final, tout ce qu’on cherche, tout ce pourquoi on pense et on agit, au nom de beaux artifices et d’idéaux, tout ce pourquoi on vit, c’est…”

« Être plus qu’un homme dans un monde d’hommes »

Maëlys De La Ruelle

Je m’appelle Maëlys, je suis franco-française et je suis en 1A Programme français. J’aime les sports extrêmes, le metal, Voltaire, Mozart, et me poser des questions inutiles au lieu de dormir (le café est mon ami) Mon plus grand regret par rapport à Sciences Po a été l’absence de philo, absence qui a presque failli me faire délaisser ma place... Que voulez-vous, quand on est passionné. J’espère donc pouvoir vous abreuver de falsafa autant que mon cerveau en manque en aura besoin. Enjoy !

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