Les Frontières // الحدود

Par Aly-Rémy El-Sayed Youssef

Des klaxons retentissant de toutes parts, des gens criants, déferlant leur mécontentement, nous sommes au cœur des embouteillages du Caire, véritable chef d’orchestre de la cacophonie. Othman lui, était différent, plus calme, posé dans sa voiture à se laisser aller dans ses pensées les plus profondes le temps que la voie se libère quelque peu. Tandis qu’il réfléchissait à la visite qu’il allait rendre à sa mère, l’homme qui conduisait dans la voiture à sa droite commença à klaxonner à n’en plus finir et poussa un juron « Yala ya ‘am, avance qu’on en finisse ». Ne l’entendant que d’une oreille, Othman avança sans broncher, effectuant les quelques mètres qu’il pouvait désormais faire. Il n’avait tout simplement pas la force de lui répondre. A quoi bon ? Dans cette mégapole, nous assistons parfois à de vraies mêlées où certains se battent juste pour une provocation, une phrase, des mots vides de sens. Depuis deux ans au chômage, Othman ne voulait pas laisser la frustration prendre le dessus sur ses principes comme le faisaient trop souvent ses confrères. C’était une après-midi d’été, une chaleur accablante, étouffante, presque irrespirable planait sur la ville aux mille minarets. Les rayons du soleil se reflétant sur les corps métalliques des voitures, la chaleur augmentant, la tension au sein du peuple allant croissante, il ne suffirait que d’une braise pour que tout s’enflamme. Othman lui, aimait cette chaleur, cette sensation de chaud tout le long de son corps.

Bientôt une heure de trajet, la route n’était plus très longue puisque Othman s’était délivré des chaînes de la circulation. Il parcourait désormais les rues sinueuses du quartier de son enfance. A dix minutes à pied de la maison où vivait sa mère, l’antre de son passé, gardienne de ses souvenirs, Othman gara sa voiture. Il aimait marcher dans la rue, éveiller sa conscience, prendre le pouls de la population. Tout en marchant, il se demandait où étaient les enfants que l’on voyait autrefois dans les rues s’amuser et courir. Son imagination lui joua alors des tours, il voyait des enfants en cercle crier « kilo bamia », et d’autres jouer à la version égyptienne de cache-cache ; l’un d’entre eux disait alors « khalaouisse » en recouvrant ses yeux et les autres lui répondaient « lessa » le temps qu’ils se faufilent dans les endroits les plus improbables. Revenant à la réalité, Othman était désormais devant l’immeuble qu’il habitait dans sa jeunesse et s’empressa de mettre de côté cette pensée qu’il avait eue sur la population et ses changements.

Othman sonna à la porte, qui s’ouvrit dans l’instant qui suivit. Cela faisait chaud au cœur de revoir sa mère, il ressentait en ce moment ce doux sentiment. Sa mère l’invita à s’asseoir à table, puis s’empressa d’apporter d’anciens journaux en guise de nappe. Othman l’aida à bien les étaler pour ne pas tacher la table. Pendant que sa mère cherchait les plats qu’elle avait méticuleusement préparés, il se rappela qu’étant petit, il lisait ces journaux sur la table en mangeant pour s’exercer à la lecture. Le premier mot sur lequel il tomba fut « الحدود », « les frontières », terme qui retint l’espace d’un instant son attention. Puis, le sortant de ses pensées, sa mère recouvra le mot et ceux qui l’entouraient d’un plat de riz aux vermicelles, puis, s’ensuivit une délicieuse molokheya, de la salade et des filets panés encore chauds et croustillants. Othman se délecta de tous les mets, discuta quelque peu avec sa mère, puis décida de mettre un terme à ce repas qu’il comparait à ceux de Byzance pour complimenter « ummu ». Après avoir débarrassé les plats, ses yeux se posèrent de nouveau sur le même mot, mais cette fois-ci, une tache d’huile cachait la lettre « و ». Othman se posa un instant, et réfléchit, il en avait besoin.

Que signifient « الحدود », que signifient les frontières ? Othman se dit alors que la racine du mot devait être « حد », la limite. Une frontière serait donc une limite ? L’Homme n’est pourtant condamné qu’à une seule limite qui est son humanité. Pourquoi s’impose-t-il alors des limites supplémentaires ? Othman se rappela alors les embouteillages de cet après-midi, qui retranscrivent bien cette idée de frontière selon lui. Chacun, étant coincé dans sa voiture, à mépriser les autres de peur qu’il y ait un accident, ou devrait-on dire, une violation du territoire voisin. La circulation reflète également l’égoïsme commun à ces deux concepts se dit Othman ; d’une part chacun souhaite avoir un chez-soi paisible, bien délimité et d’autre part tout le monde souhaite avancer le plus rapidement possible. Certains y parviennent, et d’autres ne font que ralentir encore plus tout le reste. Othman voyait à présent ces limites fictives que l’on s’impose en pleine circulation et se demandait si les frontières elles aussi n’étaient pas fictives ? Pourquoi s’obstine-t-on à vouloir voir nos terres s’agrandir au dépend des autres, au fond à quels avantages accède-t-on ? Othman n’avait qu’un seul mot à la bouche, un mot qui l’écœurait, mais qui est sans doute la raison qu’il cherchait : individualisme.

Il regarda de nouveau le mot, puis fronçant les sourcils, Othman eut envie de le lire différemment. Maintenant qu’il manquait une lettre, il la remplaça par « ا » donnant ainsi, « الحداد », « forgeron » ou « deuil ». Othman poursuivit ainsi le fil de sa pensée, car ce terme sans vocalisation présente deux sens différents mais qui peuvent donner une signification aux frontières et aux limites qu’elles incarnent. Othman pensa d’abord au sens de « forgeron », qui lui inspirait des frontières solides, fortes, mais possiblement malléables et donc réversibles. Pour lui, ce premier sens n’était pas convaincant car il apporte une explication de ce que pourraient être les frontières plutôt qu’une solution aux problèmes auxquelles elles mènent. Il se pencha alors sur la figure du « deuil », qui lui apparut bien plus intéressante. Othman comprit, et ce fut un soulagement pour lui : il fallait faire le deuil de nos frontières. A une lettre près, les choses prennent sens pensa Othman, mais est-il trop tard pour un monde sans frontières ?

Othman repensa aux enfants qu’il avait imaginés, et se demanda si c’était parce que nos frontières font l’objet de contentieux que ces derniers ne jouaient plus dans les rues. Il ne se sentait plus très bien, prévint donc sa mère qu’il allait se promener quelques instants dehors. Une fois descendu, Othman s’assit sur le trottoir, mit son visage dans le creux de ses mains ; quelle ironie se disait-il, nous connaissons tous la solution, nous y arrivons tous d’une manière ou d’une autre, et pourtant une barrière semble rendre impossible sa réalisation. La véritable limite est peut-être celle que nous nous sommes posés pour enclaver la solution. Suite à cette pensée, Othman attendra jusqu’au jour où on lui annoncera la mort des frontières pour qu’il puisse dignement effectuer son deuil.

 

 

 

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *