Les Gaulois et le vrai changement

By Ryan Tfaily

Comme un enfant qui adore faire des blagues lorsqu’il est dans sa zone de confort, l’activité favorite d’Emmanuel Macron semble bien être de chatouiller les Français dès lors qu’il se trouve à l’étranger, ou devant un public qui lui est acquis, comme devant des étudiants danois qui rêvent la nuit de créer une nouvelle start-up par exemple. « Les Gaulois sont parfois réfractaires au changement » s’est ainsi autorisé le président lors d’un déplacement au Danemark, le sourire au lèvres, et toujours avec cette décontraction qu’on lui connaît. Des sorties de route dont on a fini par comprendre qu’elles allaient rythmer le quinquennat et qu’elles étaient hautement calculées, pour faire oublier le fond de son propos. Car Emmanuel Macron mise sur les travers de son époque : l’envahissement du tout-communication et le renversement du vocabulaire qui parasitent l’analyse politique.

Dès le début de sa campagne présidentielle, Emmanuel Macron a habilement axé sa rhétorique autour d’une réappropriation de la dialectique marxiste et d’un nouveau clivage, censé séparer les progressistes des conservateurs. De son livre de campagne qu’il a osé appelé Révolution, aux injonctions faite au peuple à « s’émanciper », en passant par les sorties sur « les gens qui ne sont rien », le président a choisi d’utiliser les mots marxistes pour les tremper à la sauce libérale et leur faire dire le contraire de ce qu’ils signifient réellement. C’est dans cette perspective qu’il faut replacer sa dernière invention sur les « Gaulois réfractaires au changement » : il s’agit de faire croire que la France est un pays conservateur, qui ne supporte pas la réforme et qui mérite une « Révolution ».

C’est là toute la stratégie d’Emmanuel Macron : faire avaler l’idée qu’il représente le changement, les idéaux révolutionnaires, « la disruption ». Bref, le progrès contre l’occupation socialiste. De sorte que l’utilisation du vocabulaire révolutionnaire fait oublier que sa politique représente surtout la continuité : la perpétuation du modèle néolibéral et techniciste mis en place depuis les années 70, fait de libre-échangisme, de dérégulation; de prise de pouvoir des lobbys et des multinationales sur la souveraineté populaire.

Pourtant, il serait réducteur de croire que le leitmotiv du « changement » contre le « passé » (alors qu’il s’agirait plutôt du passé contre un passé fantasmé par les macronistes), qui hante les discours présidentiels, ne soit qu’un calcul politique. Certains macronistes sont sincèrement persuadés que la situation économique de la France est due à son manque d’adaptation à la mondialisation néolibérale. Comme au temps de l’URSS communiste, Emmanuel Macron semble croire que si le modèle qu’il propose ne fonctionne pas, c’est parce qu’il n’est pas allé encore assez loin dans son application. Autrement dit : si le néolibéralisme et les réformes imposées par la commission européenne ont éradiqué les classes populaires en Europe et sont en train de rétrograder les classes moyennes, c’est parce qu’un surplus de socialisme empêche leur aboutissement complet. Il faut donc déréguler encore davantage et abattre les dernières barrières à leur triomphe.

En stigmatisant le prétendu conservatisme des Français, Emmanuel Macron renvoie surtout dans le camp du Mal, celui des coincés qui refusent de comprendre le fonctionnement du « Nouveau Monde », tous ses adversaires politiques. La dérégulation, la financiarisation de l’économie et le libre-échangisme deviennent « la Révolution » (alors qu’ils sont la norme depuis 30 ans) tandis que l’envie de protection de sécurité économique et culturelle deviennent « le conservatisme ». Il n’est d’ailleurs pas étonnant que le président utilise le terme « Gaulois » pour se moquer des Français depuis l’étranger : là-encore, il s’agit d’un classique des penseurs néolibéraux en France, dont la fascination aveugle pour le modèle anglo-saxon se conjugue avec un mépris pour l’identité historique des peuples et particulièrement pour la continuité française, celle qui, depuis Colbert jusqu’à De Gaulle, était attachée à la persistance d’un Etat-Nation protecteur et stratège.

L’esprit « gaulois » qu’Emmanuel Macron trouve dépassé est pourtant ce qui fait l’ADN de la France : celui d’une République, au sein de laquelle le modèle anglo-saxon des démocraties libérales n’est pas soluble. En filigrane, c’est à la spécificité française que le président s’attaque, et qu’il souhaite voir remplacé au plus vite par le sens des affaires et le pragmatisme anglo-saxons. Et tant pis si les « Gaulois » ne sont pas d’accord.

Ce qu’Emmanuel Macron refuse de voir, c’est bien qu’il est le véritable réfractaire au changement : celui qui refuse d’entamer une transition agricole et écologique, celui qui continue à s’aveugler sur les ravages du libre-échangisme, celui qui croit encore à la théorie du ruissellement. Et lorsqu’ils refusent ses réformes, les Français ne révèlent pas leur conservatisme, mais leur soif de nouveauté : celle de la reprise en main de la souveraineté populaire sur les intérêts économiques privés.

Laisser Emmanuel Macron renverser à ce point les mots et les concepts devient de plus en plus dangereux. Surtout lorsqu’il le fait en insultant les Français et leur histoire : car il serait bon de lui rappeler que les Français sont un peuple éminemment révolutionnaire, qui s’est séparé de la monarchie absolue de droit divin, qui a fait de Gavroche un héros national, qui a remplacé la prédominance religieuse par la réflexion philosophique, qui a voté Front Populaire quand l’Europe basculait dans le fascisme, qui a osé dire « non » à la Constitution européenne en 2005. Une France qui, malgré les drames qu’elle a vécu en 2015, n’a pas cédé aux extrêmes.

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