Les paroles sont des actes

Rien ne nous empêche de croire dans la volatilité des mots, dans l’inconsistance des sons dépourvus d’une matière solide et saisissable, que l’on puisse attraper et modeler pour qu’ils laissent trace de leur passage. Mais cela ne serait qu’un imaginaire vain et stérile, qui ne rendrait pas aux paroles leur  valeur et leur effective prise sur le réel.

La vie d’un mot ne se réduit pas à la simple accumulation de sons mécaniques sortant d’une bouche inerte

En effet, malgré une nature éphémère qui ne laisse parfois qu’un écho nostalgique, la vie d’un mot ne se réduit pas à la simple accumulation de sons mécaniques sortant d’une bouche inerte, mais elle est au contraire le produit d’une volonté, d’un raisonnement préalable qui visent à créer un effet, un résultat déterminé.  Et c’est la puissance de cet effet qui peut nous échapper, que nous devons apprendre à contrôler, à employer avec prudence pour que cela ne déborde pas vers une conséquence imprévue et irrémédiable. Les paroles ne se terminent pas là où elles commencent, elles ne meurent pas là où il n’est plus possible pour nous d’entendre leur voix, elles résistent à la force du temps si bien que leurs retentissements peuvent se prolonger, comme les cercles créés par un caillou que l’on jette dans l’eau. Les mots n’ont rien à envier aux actions, car ils sont eux-mêmes des actions, des actes en quelque sorte plus sinistres au raison de leur invisibilité. C’est pourquoi nous ne pouvons pas sous-estimer leur poids, leur puissance consubstantielle capable de changer notre rapport aux choses, à la réalité qui nous entoure et la valeur que nous accordons aux évènements.

Les mots n’ont rien à envier aux actions, car ils sont eux-mêmes des actions, des actes en quelque sorte plus sinistres au raison de leur invisibilité

C’est ainsi que le concept de post-vérité, terme forgé pour la première fois en 1992 par le scénariste serbo-américain Steve Tesich, gagne du sens. Celle qu’on appelle aujourd’hui l’ère de la post-vérité reflète en effet la nouvelle relation que nous entretenons vis-à-vis des faits, c’est-à-dire une relation qui se fonde sur les émotions, le pathos, plutôt que la réalité objective des événements. L’alètheia (« vérité » en grec ancien) unique et certaine n’existe plus, mais de différentes formes, facettes et bribes de vérités nous sont proposés, sans que l’on puisse faire un tri. Chaque mot construit et modèle les évènements et leurs interprétations biaisées selon ses goûts, alors que nous sommes des animaux gavés par cet excès de langage. La vérité telle qu’on la connaît aujourd’hui ne provient plus de sources restreintes et savantes qui avant en possédaient le monopole. Nous sommes désormais tous gardiens de la vérité, nous nous sommes tous accordés cette apparente légitimité qui nous permet d’émettre des sentences à l’aide des outils technologiques et surtout de notre propre arrogance. Résultat: nous ne pouvons plus faire confiance à personne, il n’existe plus d’autorité de référence et nous sommes perdus dans un marasme de messages qui nous sont adressés sans pouvoir éviter qu’ils influent sur notre vision des choses.

L’alètheia (« vérité » en grec ancien) unique et certaine n’existe plus, mais de différentes formes, facettes et bribes de vérités nous sont proposés, sans que l’on puisse faire un tri.

Au vu de cela, l’emploi que nous-mêmes faisons des mots gagne une importance majeure, surtout que nous protégeons et revendiquons souvent cette capacité de langage à l’aide d’une liberté d’expression qui pourtant, comme toute liberté, doit être encadrée par des limites qui en évitent la dérive.  Face à de tels constats un conseil s’impose : taisons-nous, restons ignorants.

Irene Fodaro

1 Comment

  • Une opinion plus qu’intéressante mais à défaut de voir nos pensées êtres défendues, il nous faut parler et a contrario du silence poser des mots sur les expressions qui s’ils seront porteurs notre opinion, demeurent encore l’outil imparfait mais effectif pour affirmer notre humanité.
    Bel article !

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