Lettre ouverte au tonton emmerdeur des repas de famille

@Loïc Venance

Par Mathilde de Solages.

NB : Cet article est une adaptation d’un discours rédigé pour être prononcé lors de la conférence d’Agora en Mars. 

C’est à la suite de trois mois vécus à Paris que mes parents m’ont emmenée avec eux à Douala, au Cameroun. J’ai ensuite habité à Bruxelles, à Minneapolis, à Montréal, à La Haye, pour enfin me retrouver à Menton.

Malgré tous ces pays, je n’ai pas d’autre passeport mis à part le passeport français. Pourtant, je suis française et à la fois je me sens un peu de tous ces pays. Française et belge, américaine, canadienne, néerlandaise, et… étrangère ! Néanmoins, je m’adresse aujourd’hui à vous, Francaises, Français, par le biais d’une lettre ouverte.

Je suis française et étrangère, et c’est justement ce regard quelque peu extérieur et étranger qui me permet de m’approprier cette phrase de Sylvain Tesson

La France est un paradis peuplé de gens qui se croient en enfer.

Je suis française et étrangère et pourtant j’aime la France. Et c’est grâce à cet amour lointain que je pense détenir la légitimité nécessaire pour m’adresser à vous, Françaises, Français, et pour vous poser trois questions. Où est le potentiel français ? Qu’avons-nous perdu en route ? Comment retrouver l’âme française ?

Commençons par la première: Où est le potentiel français ?

En d’autres mots, où se trouvent nos ressources, nos capacités, nos forces, à nous Français ?

Le potentiel français est si évident qu’on ne le voit même plus. Vous savez, c’est comme l’image de l’éléphant dans une pièce. Si on est collé dessus, on ne voit qu’une trompe, qu’une défense, alors qu’il est énorme en réalité ! Mais ce recul de l’étranger m’a donné la chance de la voir, notre force. Le potentiel de la France se trouve dans nos agriculteurs et dans nos industriels. Nous sommes, grâce à eux, la première puissance agricole européenne et le deuxième exportateur aérospatial au monde. Le potentiel de la France est dans nos travailleurs. Nous possédons une productivité horaire parmi les plus élevées du monde. La France a créé 1M d’emplois en quatre ans depuis 2016, dont 500 000 en 2019. Le potentiel de la France se trouve dans nos militaires, plus de 388 000, armés d’une multitude de chars, d’avions et de navires. Le potentiel de la France se trouve dans nos chercheurs, et nous occupons grâce à eux une place parmi les meilleures en termes de financement de la recherche et du développement. Et enfin, malgré les critiques, le potentiel de la France se trouve dans ces 300 M de francophones, et 360 000 élèves des lycées français à l’étranger, qui exportent l’âme de Zola, Baudelaire et Hugo à travers les cinq continents.

Nous osons nous plaindre de l’heure d’attente chez le médecin, et pourtant nous jouissons d’une protection sociale parmi les plus généreuses ! Sonia Mabrouk exprime ceci en quelques mots:

Cette société est rongée par le sentiment d’inégalité alors que nous vivons dans la société la plus égalitaire d’Europe.

Dès lors, une deuxième question surgit : Qu’avons-nous perdu en route? En vue du potentiel phénoménal que détient la France, d’où vient ce pessimisme français qui ronge notre mobilité ?

Comment donc expliquer le taux de pessimisme incroyable dont nous, Français, témoignons ?

Le taux de pessimisme d’une population, c’est a + b divisé par c. A étant l’espoir qu’une population a en son futur, b étant le regard qu’elle pose sur ses conditions de vie, C étant la réalité. Le taux de pessimisme, c’est une étude compliquée, pour aboutir à un calcul simple.

Nous avons tous ce tonton de droite qui grogne à la table de Noël: “de toutes les manières, avec les Français qui descendent dans la rue dès qu’on touche à leur confort, on peut rien faire”, “j’en peux plus de payer ces putains d’impôts”, “la gauche ronge la France”, “tfaçon on vote plus pour le meilleur, on vote pour le moins pire”…

Selon une étude du Guardian qui est à peu près aussi français que Fillon est honnête, la France détient le taux de pessimisme le plus élevé en Europe : en effet, 92% des Français se disent peu confiants quant au futur du monde et ⅔ de ces mêmes Français ne le sont pas non plus quant à leur propre avenir.

Bien sûr, tout cela peut paraître quelque peu convenu. Le célèbre “selon une étude américaine” on connaît tous… Il ne s’agit pas de rabattre les oreilles de nos lecteurs davantage avec des statistiques, ni de proposer un exercice collectif de “comment sourire quand tout va mal”, les Parisiens en ont sûrement marre d’entendre qu’ils font tous trop la gueule dans le métro. Ce qui compte, c’est de comprendre comment notre volonté réformatrice, autrefois pourtant omniprésente, s’est dégradée, petit à petit. Selon François de Closets, 

Le problème n’est pas la France, mais les Français, qui ont sombré dans un individualisme destructeur.

Selon ce journaliste et écrivain, Charles de Gaulle avait mis les Français au service de la France. Il a ensuite été suivi de présidents mettant la France au service des Français. Ceux-ci auraient donc sacrifié le collectif au particulier. C’est un leurre de penser que l’Etat peut combler tous les désirs et assumer l’entièreté des responsabilités citoyennes propres. 

Revenons à notre tonton de droite : il ronchonne à l’entente d’une quelconque idée tournant autour du terme bien commun.. Pourtant, ce tonton de droite (ceci dit, pas de problème à être de droite, bien évidemment) ne se rend pas compte que nous faisons face à une déresponsabilisation globale, une carence de bien commun et certainement aussi à l’omniprésence d’un satané sentiment défaitisto-alarmiste. Ce manque de confiance, cette suspicion à l’égard, certes parfois justifié, de nos dirigeants, nous mènent à un pessimisme déchainé. 

En août 2017, la République en Marche était en baisse dans les sondages. Emmanuel Macron part à Bucarest, et, s’adressant à la communauté française, annonce

La France n’est pas un pays réformable, les Françaises et les Français détestent les réformes.

Nous avons en effet affaire à un découragement global, depuis plusieurs décennies, face au mot réforme. Aujourd’hui, qui croit aux chances de la France passe pour ennemi de la France ! Une réforme, pour un Français, c’est comme un gosse qui veut plus de liberté. Il aime le principe, il se réjouit de voir les choses changer, mais quand il se rend compte du prix à payer pour une plus grande liberté, il crie au scandale. Car, en réalité, les Français aiment la nouveauté, mais détestent les réformes, conséquence de cet individualisme destructeur !

Nous n’osons plus prendre d’initiatives, nous restons crispés sur notre passé, assurés que, parce que nous avons fait une révolution il y a plus de deux siècles, nous n’avons plus besoin de réformer. 

C’est peut-être ici qu’il faut nuancer le propos. Des milliers de français vivent, SURvivent dans des conditions socio-économiques déplorables. Leurs plaintes et supplications sont délégitimées par cette France râleuse et immobile. Cette France râleuse et immobile sape la justice et le bien-fondé dont pourrait bénéficier cette population trop souvent oubliée. Nous aboutissons donc à une désolidarisation des Français, source de bien trop de divergences terminant à la rue. 

Il serait fort hypocrite de ma part de vous laisser sur ce ton quelque peu… pessimiste…, et c’est pour cela qu’une troisième question est mise en jeu. Nous avons un potentiel inouï, pourtant, nous sommes pessimistes. Comment arriver à une réalisation collective de ce potentiel et agir en conséquence ?

En somme, comment retrouver l’âme française ?

Patriotisme, sens de l’honneur, obéissance, fidélité, transmission, héritage, une colonne vertébrale intellectuelle et morale. Comment retrouver notre boussole ambitieuse et soucieuse du bien commun, au détriment d’aucun groupe minoritaire ?

La solution, c’est un mot. La gratitude. 

Pascal, docteur en médecine, en philosophie et en théologie mène à bien multitudes de recherches dans son livre La Puissance de la Gratitude vers la Vraie Joie. Et ses conclusions résonnent comme de précieux outils intellectuels. 

La gratitude, ce n’est pas les mercis lancés machinalement pour une salière tendue ou une porte tenue. La gratitude est exprimée en toute conscience par la reconnaissance du fait que la source de nos petits bonheurs se trouve en dehors de nous-mêmes.

La gratitude permet un gain moyen de vie de 7 ans. La reconnaissance quotidienne accroît l’attention, la créativité, déclenche de nombreux bienfaits physiques et psychiques, et sûrement le plus important : avive notre estime de nous et notre espoir, consolidant notre … volonté transformatrice.

La gratitude nous permet de chercher une compréhension nouvelles aux événements de notre vie, n’est donc pas une fuite du réel mais un… recadrage positif.

Et il est un endroit où cette gratitude devrait commencer à être mise en place. 

Dans les bulletins, de la maternelle jusqu’à la Terminale, en remplaçant ces “peut mieux faire” ou ces “satisfaisants” par des “une curiosité”, ou “un talent particulier” dans cette partie de la matière. 

Il faut l’éprouver pour nos professeurs, qui exercent un métier de moins en moins attractif, sous-payé, et très peu respecté.

Enfin, cette gratitude, il faut l’institutionnaliser dans ces établissements qui forment ceux qui, je l’espère, auront la volonté et le courage de redresser la France.

Volonté transformatrice, recadrage positif … exactement ce qu’il nous faut. La gratitude, oui, ce fameux “voir le verre à moitié plein”, cette capacité à pouvoir rendre grâce pour les choses les plus simples, les plus anodines, sans pourtant se mentir face aux difficultés dont la vie est inévitablement remplie. La gratitude sera notre sortie d’impasse, notre demi-tour, notre stimulateur politique, économique et social. 

Et François Villeroy de Galhau l’a bien dit, dans l’article du Figaro Non, la France n’est pas irréformable: “Nous manquons parfois de confiance dans nos propres atouts, mais la meilleure chance que nous puissions donner à chacun face à ces changements passe par l’éducation et l’inclusion”.

Alors vous savez ce que vous allez lui répondre à ce fameux tonton de droite ? Vous avez lui parler de notre potentiel français, vous allez lui parler de cette gratitude réformatrice. Faites lui voir ce que nous, Français, collectivement pourrions accomplir s’il laissait son pessimisme destructeur à la porte.

Françaises et Français, je nous en demande beaucoup. Mais c’est tout simplement car j’aimerais voir ce potentiel français inouï se traduire en chacune et chacun de ses citoyens, j’aimerais voir un bon sens français fructifier, et j’ose espérer avoir semé ne serait-ce qu’une graine de volonté transformatrice en chacun d’entre vous. Nous nous tirerons de cette impasse paralysante seulement par le biais d’une réalisation générale, collective, s’efforçant au couronnement du bien commun. Rapprochons-nous de nos agriculteurs, de nos provinces, pour y retrouver notre bon sens. Un bon sens qui connaît le goût de l’effort, du sacrifice, du bien commun. Laissons vivre en nous, en la France, le cœur du terroir qui sommeille et qui lui seul peut raviver l’âme française. Et ainsi la France resplendira, une fois de plus. Après tout, et citant le légendaire Napoléon, impossible n’est pas français.

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