LETTRE OUVERTE AUX ÉLITES DE DEMAIN

@Ville de Menton

Nolwenn Ménard & Mathilde de Solages

Quand nous sortons des cours le samedi 5 octobre à 13h15, le soleil réchauffe encore de ses rayons estivaux la petite bourgade de Menton. Ce village, comptant un peu plus de 28 000 habitants, est la ville de France ayant le plus de retraités, statistique qui nous décroche souvent un sourire du coin des lèvres. La jeunesse se trouve déambulant près des rails de train (IUT et lycées), dans le vieux Menton (collèges) et la Rue Longue (Sciences Po). Pas grand monde, mais du beau monde. L’IEP de Paris, dans un élan de volonté décentralisatrice, a choisi de s’installer ici au creux des montagnes, survolant la mer, dans une ville pleine de contradictions (nous y reviendrons).

Le samedi 5 octobre est aussi et surtout le jour de l’ouverture d’une série de trois conférences que la mairie a nommées “Colloques de Menton”, appellation qui se veut intellectuelle et recherchée mais qui désigne un événement qui a tout d’une rencontre de réacs’ frustrés. La ville prend tous les ans l’initiative d’inviter des journalistes et politologues relativement connus, organisant ainsi une conférence ouverte à tous. Les Colloques ont aujourd’hui comme thème “les classes moyennes et les élites dans la mondialisation”. Étonnant, n’est-ce pas, qu’aucun élève de Sciences Po, concernés pourtant de tous bords par ce thème, ne soit présent, malgré le mail envoyé par l’administration et les multiples affiches présentes à tous les coins de rue de la ville. Etonnant, mais surtout décevant et dommage.

Nous nous installons, en haut des balcons du Palais de l’Europe, surplombant les nombreux habitants réunis pour écouter Jérôme Fourquet, Pierre Vermeren, Alexandre Devecchio et leur modérateur Patrice Zehr.

Le débat entre ces trois auteurs de livres sociologiques et politiques s’ouvre autour des gilets jaunes, ou comme on aime dire aujourd’hui, le peuple. « Le peuple c’est nous ! » crient les gilets jaunes. « 10 000 manifestants ce n’est pas le peuple » rétorque Christophe Castaner. Plutôt 300 000, mais bon, le message est passé. Un groupe de personnes représentant moins de 1% de la population française (nous ne prenons ici en compte que les gilets jaunes manifestant) n’est certainement pas légitime dans sa volonté de « parler pour les Françaises et Français ». Et pourtant, c’est ce qu’ils prétendent faire, à l’instar des populistes et extrémistes qui composent le paysage politique français et européen contemporain. Bien évidemment, il ne s’agit pas ici de tenter de décrédibiliser les gilets jaunes ou la volonté bien contemporaine de parler pour la nation, mais de semer une discussion sur la définition et l’abus du mot peuple. Qu’est-ce que le peuple? Est-ce tout simplement un groupe de personnes de même nationalité vivant sous l’autorité d’un même état ? Que faire de cette définition, cependant, si les différentes composantes de ce peuple ne peuvent se mettre d’accord sur une même identité? C’est-à-dire, comment réconcilier les deux catégories existantes de français: élites et reste du peuple?

Après des banalités entendues mille et une fois sur la crise des gilets jaunes, la conférence se centre finalement autour d’un thème qui a animé les ronds-points et ébranlé la France entière: l’opposition et le clivage entre les élites et les “vrais” français. Les élites, bien que non-définies pendant l’entièreté du débat, sont désignées comme “les bobos qui partent en weekend à Londres”. Les élites sont déracinées, autoproclamées, en un mot, riches. En entendant ce discours du rejet de l’élite, les élèves de Sciences Po que nous sommes nous attaquons d’abord au manque de rigueur de ce débat: qui sont réellement les élites? Du haut de notre balcon, nous crions “définissez les élites!”. Nous ne pouvons cependant nous arrêter à ce questionnement de forme, puisque le fond est encore plus simpliste: les élites sont déconnectées. Facile à dire. Facile de les traiter de “connards qui n’en on rien à foutre des classes populaires”. Les élites seraient donc des gens maléfiques contre lesquels il faut hurler de colère. Mais après avoir hurlé, quelles solutions? Au problème de la reproduction des élites, par exemple, on propose la solution de l’anéantissement et du remplacement. Les élèves des grandes écoles sont des bobos parisiens privilégiés qui n’ont jamais travaillé ni ouvert un seul livre pour en arriver là où ils sont: les animateurs des Colloques de Menton proposent de les virer (supprimons l’ENA, également, comme ça nous n’aurons plus de hauts fonctionnaires ni de présidents!). Cependant, cette résolution “par le haut” d’un souci autant institutionnel que sociétal ne saurait suffire: nous sommes bien placés pour savoir que peu importe la famille dont on vient ou le milieu qui nous a vu naître, il faut travailler pour accéder aux grandes écoles (hors débat sur les prépas Sciences Po hors de prix, qui mériteraient un article à elles seules). Le problème doit, au contraire, être résolu par le bas.

Nous nous devons de faciliter l’accès aux grandes écoles des classes moyennes et populaires. La réforme récente de Sciences Po est un pas vers ce changement social, tentant de limiter les disparités de préparation au concours causées par les prépas. Il nous faut cependant une réforme nationale et étatique : commençons par une rénovation de la base du système éducatif français, en améliorant l’égalité des chances entre les collèges et lycées publics et en limitant le nombre de lycées privés. Il est trop facile pour une famille aisée de placer son enfant en lycée privé, empêchant ainsi les rencontres intra-classes sociales et facilitant l’accès au supérieur. Il n’est pas suffisant de créer des programmes d’admission spécialisés pour les élèves venant de Zone d’Éducation Prioritaire: il faut redonner à l’ensemble de la population française un sentiment de légitimité à intégrer les grandes écoles françaises, et cela passe d’abord par une meilleure éducation aux niveaux primaire et secondaire (un exemple concret et tout simple: l’apprentissage des langues! Aujourd’hui, un jeune français doit compter sur un voyage en Angleterre ou aux Etats-Unis pour espérer apprendre l’anglais. Voyage qui est évidemment loin d’être financièrement accessible à tous…).

Après cette petite heure de conférence, ce serait un euphémisme de parler de notre choc à l’entente des questions posées par le public. Ces questions nous servent de rencontre indirecte avec l’élite, non pas politique, mais économique, de la France. Moyenne d’âge, 55 ans. Mode de vie, privilégié. Immobilier, appartement vue de mer + balcon, 4 800€ le m², rentabilisé par AirBnb pendant l’été. Difficultés de vie, il pleut à Menton, les sciences pistes font du bruit le week-end. Ignorance sur la ville et la région dans lesquelles ils vivent, totale.

Merci Messieurs, vos analyses nous ont ouvert les yeux sur la réalité de vie en France, c’est compliqué de l’apercevoir quand on habite à Menton.

Petit rire collectif de l’assemblée. Quelle hypocrisie! Quelle naïveté, quel aveuglement ! Comment ignorer la “réalité” de la France, alors qu’il est impossible de traverser la Rue Piétonne sans croiser au moins un SDF, certains à genoux pour mendier ? Comment ignorer la “réalité” de la France, alors qu’un camp de réfugiés, abritant actuellement 200 personnes, se trouve à 12 km de Menton, et qu’il est très peu probable, dans un train entre Menton et Marseille, de ne pas être témoin d’un retardement dû à l’arrestation d’un groupe de réfugiés, qui seront par la suite renvoyés en Italie ? Parlons en, de l’élite déconnectée ! Nous vous en prions, vous qui, plus tard, incarnerez cette élite économique: évitez à tout prix de tomber dans le piège du débranchement et de l’aveuglement de la triste réalité de vos compatriotes.

En sortant du Palais de l’Europe, malgré le goût amer d’une conférence sans structure ni rigueur, nous réalisons la chance que nous avons d’avoir pu assister à ce Colloque. Ce n’est certainement pas sur les bancs de Sciences Po ni à la télé que nous aurions entendu ce discours. Et c’est sur cette note que nous souhaiterions conclure. Il paraît crucial de noter que quel que soit notre état d’esprit, nous sommes une parcelle de cette élite décriée. Nous sommes (en simplifiant) multiculturels, cosmopolites, nous croyons en la force des institutions internationales, en la démocratie tout en craignant la montée des extrêmes, nous voyageons plusieurs fois par an pour le plaisir ou le travail. Nous n’avons pas grand chose en commun avec les enfants qui n’ont plus rien à manger le 15 du mois, qui ne sont jamais partis en vacances et qui sont contraints à entrer dans des filières académiques qui ne leur correspondent pas, poussés par des conseillers d’orientation qui ne s’intéressent que peu à eux. Pourtant, sommes-nous déracinés, déconnectés, auto-proclamés? A chacun de s’examiner, de répondre personnellement, et de faire le nécessaire pour y remédier. Car même si nous sommes jeunes, la manière dont nous nous éduquons et la manière dont nous nous comportons sont importantes puisqu’elles forment les adultes que nous deviendrons. La première étape de notre développement intellectuel est l’enseignement que nous recevons dans les salles de cours, mais il ne tient qu’à nous de nous exposer à des opinions différentes et variées. Nous avons le devoir de nous rendre à des évènements tels que les Colloques de Menton, afin de rencontrer les individus qui hurlent de colère devant les institutions élitistes françaises, autant pour la leçon d’humilité que pour la découverte d’un monde auquel nous n’aurons autrement pas accès. Si nous restons dans notre bulle gauchiste-libérale, nous ne pourrons comprendre le monde qui nous entoure: comment alors remplir la mission qui nous est confiée par Sciences Po de devenir les futurs dirigeants de ce monde? C’est en tentant de véritablement connaître le monde extérieur à Sciences Po que nous faciliterons le dialogue entre les deux extrêmes de la France: les “vrais” français et les élites “déracinées”, ce qui ne pourra qu’améliorer le climat interne de notre démocratie.

Sortez de vos sentiers battus, posez des questions, cessez de survivre nonchalamment dans le train train de la vie quotidienne (cours, bosser, soirée puis repeat) et explorez les innombrables opportunités de mieux comprendre ce monde d’une complexité mais d’une splendeur à n’en plus finir. Valider son année ne suffit pas. Soyez l’élite éclairée et bienveillante dont ce pays a besoin.

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