L’identité au service de soi

Par Maël Meunier.

L’analyse de l’identité nous conduit à douter de ce dont nous croyons être l’émanation. Exactement comme la mémoire collective à l’échelle d’une société, l’identité individuelle est la mise en adéquation d’un ensemble confus d’évènements et de désirs dans le but de lui donner un sens. Plus que la conscience de ce que nous sommes, l’identité est la construction permanente de ce que nous désirons être.

Sur notre campus, la réalisation de soi par la distinction identitaire est un des phénomènes le plus marquant que l’on peut observer. L’accomplissement individuel, ultime niveau de la pyramide des besoins de Maslow, incarne désormais le premier d’entre eux, en ce qu’il correspond à l’étape à laquelle l’ère post matérialiste de nos sociétés occidentales nous a propulsée. Au regard de l’environnement socio-scolaire du campus, l’usage
instrumental bien que subconscient de son identité, apparaît comme le moyen privilégié de se réaliser.
Opérons pour l’éclairer une distinction conceptuelle entre le contenu d’une idée politique et son contenant. Dire qu’une jeune bourgeoise parisienne devient vegan par adhésion intellectuelle aux valeurs altruistes et écologiques, c’est expliquer un positionnement par le contenu, la substance d’une idée, et c’est passer à côté de l’essentiel. Comprendre que cette attitude dont la rationalité politique est absente relève d’une affirmation identitaire associant volonté de rupture et désir de distinction, c’est rendre compte d’un positionnement politique sous le prisme de ce que cette posture lui confère. L’élite cosmopolite qui manifeste à la frontière sa solidarité avec les migrants, les entre-soi associatifs, conférant à ses membres le supplément d’âme qu’ils sont venus chercher, la pauvreté devenu vertu social dans le contexte de l’ère méritocratique, rentrent dans ce cadre d’analyse.

Cette nouvelle grille de lecture qui pense le contenant d’une idée plus que son contenu rend alors visible cette fougue de la jeunesse, qui nous anime tous à différent degré. Le militant anti-nucléaire Jacques Chirac, le sympathisant socialiste Mussolini, l’idéaliste de gauche Georges Clémenceau, ont eux aussi incarné cette étape de l’existence. Car le principal est ici d’éprouver sa vitalité, de se sentir devenir, d’être en communion avec l’être profond, qui n’est pourtant qu’un mirage. C’est ensuite l’expérience, la stabilité, l’enracinement de l’être dans une dynamique durable et rassurante, qui ancre la pensée dans la tradition. C’est également l’amorce du déclin.

En prolongeant la réflexion, cette perspective nous permet de penser la contingence de la substance de l’idée, idée-positionnement devenu racine identitaire. “L’existence sociale détermine la conscience” disait Marx. L’identité sociale se forme dans le miroir que les autres nous donnent à voir de nous-même observait Cooley. Si la structure sociale sculpte l’être, à quoi ressemblerait l’être sans sa sculpture ? On peut répondre que l’être naît avec des propensions, propensions que l’existence active ou n’active pas – ce qui a l’avantage de penser la question du genre outre que dans une démarche purement constructiviste. Mais force est de constater que dans la détermination identitaire, le contexte est roi et l’individu très peu. Ainsi cette jeunesse citadine en perte de repères et en quête de sens, celle qui se rassemble aux marches pour le climat, qui modifie ses habitudes de vie, qui place ses espoirs et son énergie dans la lutte pour un nouveau monde, qu’est-ce qui la différencie des nazis du siècle dernier ?

Dans les deux cas apparaît une dynamique réactionnaire, celle de la reconnexion avec les origines face à un capitalisme mondialisé et déstructurant. La vraie différence ne se situe pas dans le critère du bien et du mal qui appartiennent à la postérité, variable évolutive. Elle réside dans
le degré d’anomie, d’errance, paroxystique dans l’Allemagne des années 1930, qui fut convertit en matrice identitaire d’une radicalité violente, conférant à ses membres un sens à leurs souffrances. Pourquoi choisir pareil exemple ? Pour souligner avec fracas la contingence de l’identité que le contexte nous donne à embrasser. Au siècle dernier, dans les rues d’aujourd’hui, sur notre campus, cet éternel mouvement de l’esprit qui renverse l’ordre établi et prend à revers ce qui est, est aveugle à la substance des choses et ne vise qu’à asseoir l’être dans une cohérence identitaire d’où il pourra se réaliser.

Il n’y a en effet qu’une seule chose qui nous préserve de l’anomie angoissante, qui nous sépare du vide, c’est la croyance. Nous aimons à croire. Ces ruines d’un passé sacralisé sur lesquelles on se console, le besoin de trouver et de nommer le mal qui s’incarne dans l’avatar qu’on lui a choisi : la destruction de la Terre, le libéralisme, le patriarcat.
La survie de l’être en dépend.

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