L’impossible révolte populaire contre la démocratie comorienne

Ambary Azali, Azali Assoumani, Vladimir Poutine au sommet Russia-Africa à Sotchi, 2019

Par Saïfoudine Ahmadi

Dans certains pays de l’Afrique de l’Ouest comme de l’Est, l’hégémonie présidentielle est un enjeu politique prégnant car elle procure des privilèges et un confort que certains hommes politiques africains conservent en violant la Constitution en vigueur ou à travers des référendums. Ainsi, l’hégémonie présidentielle devient une source d’instabilité politique et sociale. Le Président use de sa fonction pour déstabiliser et instrumentaliser les autres institutions : le Parlement et la Justice. La seule solution est le soulèvement des peuples  dans le but de dénoncer et de contrer l’avènement d’un régime autoritaire représentant un danger pour la Démocratie, la Liberté et le développement socio-économique, parfois en vain.

Situé entre le continent africain et Madagascar, au nord du canal de Mozambique dans l’Océan Indien, l’archipel des Comores n’échappe pas à la règle. Cet archipel est composé de quatre îles (le département français de Mayotte ainsi que les Îles Autonomes de Grande Comore, d’Anjouan et de Mohéli) et peuplé par les Shirazis (un groupe ethnique issu de l’Afrique de l’Est parlant swahili, habitant dans les îles de Pemba, de Zanzibar et des Comores et pratiquent l’Islam sunnite et chiite) et Arabes ;ce qui justifie la présence de l’Union des Comores (Grande Comore, Anjouan et Mohéli) au sein du CICIBA (Centre International des Civilisations Bantu), de l’Union Africaine et de la Ligue Arabe. Depuis 2018, l’Union des Comores est secouée par des soulèvements populaires au niveau national et transnational pour dénoncer la trajectoire dictatoriale de l’actuel Président et ancien putschiste Azali Assoumani. Certains médias et intellectuels comoriens s’excitent à analyser ces soulèvements qualifiés d’« inédits » et « historiques », sans s’interroger sur l’impact de ceux-ci vis-à-vis du pouvoir en place. Ils oublient surtout de se poser la question suivante : pourquoi le régime comorien, à mi-chemin entre la démocratie et la dictature, reste inflexible face à une intensification des protestations à son encontre ? Quelles sont les erreurs à éviter afin de mener à bien cette révolte populaire au nom de la démocratie et du développement socio-économique de l’Union des Comores ? Existe-il une spécificité comorienne pour expliquer cela ?

L’éveil du peuple comorien contre le système en place et pour un « Dawula ya haki » (Etat de droit) sur les traces des Algériens et des Soudanais  

La révolte populaire comorienne trouve son origine dans  la mise en place forcée de la nouvelle Constitution de 2018, qui débouche sur des élections présidentielles anticipées en mars 2019. Ces élections prolongent le mandant d’Azali Assoumani jusqu’à 2029. En ne respectant pas la présidence tournante, Azali Assoumani instaure un régime autoritaire, kleptocrate et népotiste.

Un Président aux Comores agit au nom de sa famille, de son clan, de ses amis et de son village. Dans une interview sur le média Africa24, Azali Assoumani assume le fait qu’il ait augmenté le salaire des ministres de 10% et ait supprimé 2 000 emplois destinés aux jeunes Comoriens. Il affirme qu’il supprimera même d’autres emplois sans hésitation, alors qu’il pourrait faire un geste en augmentant les salaires des fonctionnaires ou les pensions des retraités et des handicapés. Tout cela se déroule dans un climat social tendu, avec en outre l’augmentation des prix du téléphone par Telma Comores et des produits de première nécessité, voulue par le Ministère de l’Economie.

Aujourd’hui, les Comoriens et Comoriennes désapprouvent ce système et le changement de nature du régime qui impactent leur vie. Ils ne tolèrent plus d’être ignorés, méprisés et privés de leurs droits et devoirs de citoyens. Ils n’acceptent plus que les hommes politiques transforment la nation comorienne en une entreprise d’enrichissement illicite au profit d’un clan. Face à cela, des personnalités comoriennes (CHEICK MC, Abdallah Agwa) dénoncent certaines pratiques et appellent à manifester, malgré des répressions parfois sanglantes. Des rassemblements populaires, leur nombre allant de 100 à 15 000, se tiennent à Moroni, Mutsamudu, Dakar, Paris, Nice, Poitiers, Marseille, Lyon. Les Comoriens se sentent réconfortés à travers le soutien de leurs frères Algériens, Sénégalais et Guinéens par le biais de leur participation à des manifestations contre le gouvernement “illégitime” et pour un “Dawula ya haki” (Etat de droit). Ainsi, les Comoriens rêvent d’être les prochains dans la liste des pays à renverser leurs dictateurs : Tunisie (Ben Ali ; 2011), Egypte (Hosni Mubarak ;2011), Burkina Faso (Blaise Compaoré ; 2014), Zimbabwe (Robert Mugabe ; 2017), Algérie (Bouteflika ; 2019) et Soudan (Bachir ; 2019).

L’instauration de la répression et l’intimidation comme mécanisme de dissuasion à toute contestation populaire instaurant un état de psychose 

La répression et l’intimidation sont des armes cruciales car utilisées par le régime autoritaire pour fragmenter l’opposition regroupée autour du CNT (Conseil National de Transition) et la société civile. Plusieurs dirigeants de l’opposition dénonçant la corruption, la dérive autoritaire du régime et son incapacité à réduire l’extrême pauvreté des 800 000 Comoriens sont menacés, arrêtés et assignés à résidence afin de les faire taire.

Achmet Said Mohamed, ancien candidat du parti Hury (Haraka Uhime Ritapiliye Yentsi : Levons-nous et sauvons le pays) à la présidentielle du 24 mars 2019, parle « d’arrestations suivies de tortures, sans que ces personnes puissent avoir accès à un avocat, d’une justice aux ordres, d’une armée transformée en milice au service d’une personne, au service d’une dictature » lors d’un entretien accordé à Mayotte, le 1er après avoir d’abord fui en kwassa kwassa de Mayotte pour se réfugier en France hexagonale, où il a obtenu l’asile en tant qu’opposant politique.

Malgré l’ampleur des contestations populaires, le régime ne faiblit pas et interdit toute manifestation au sein de l’Union des Comores. Ainsi, les citoyens et opposants politiques se mobilisent à travers les réseaux sociaux et prennent le risque de descendre dans la rue pour  demander la libération des prisonniers politiques et l’abandon de toute forme de forces répressives à l’égard du peuple. Ce régime autoritaire se donne pour but d’étouffer dans l’œuf toute idée de contestation populaire, ce qui fonctionne plutôt bien en ce moment. Au sein de la société civile règne une telle psychose que chacun se dit qu’il sera le prochain s’il participe à une mobilisation contre le régime.  En attendant, les mobilisations continuent avec résistance et espoir.

Cet article fait partie de l’édition spéciale réalisée en partenariat avec Agora

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