Loveless


[Pour en savoir plus sur la chronique “Cineparadiso” par Irene Fordaro]

Des couleurs claires, froides, tellement faibles et opaques qu’elles se confondent toutes dans une seule tonalité de blanc, anonyme. Des visages éteints, sans contour ni lumière qui s’effacent derrière les gouttes lourdes et épaisses de la pluie ou dans le reflet d’une vitre ou du miroir d’un rétroviseur. Des mouvements secs, mécaniques, presque robotiques animent les corps des personnages du film russe Loveless (« Faute d’amour » en français) du réalisateur Andrey Zvjagincev, sorti en France le 6 décembre 2017. Zenja et Boris, deux époux au cœur endurci à cause d’une coexistence devenue insupportable, sont sur le point de divorcer et aucun des deux ne semble vouloir garder leur seul enfant de 12 ans, Alyosha.

L’impalpabilité des corps et des paysages plongés dans le blanc de l’hiver sert de cadre à la définition des thèmes marquants du film : l’aridité intérieure et la recherche constante et égoïste d’un avenir heureux.

Toutefois, ces deux thèmes qui émergent et s’enlacent créent eux-mêmes, du fait de leur coexistence, l’aporie du film. En effet, malgré toute volonté de s’entourer de lieux et de personnes qui, dans notre imaginaire, devraient nous rendre heureux, ce bonheur ne dépend finalement que de nous-mêmes.

C’est alors le vide intérieur des personnages et leur manque d’affection qui les empêchent de se réaliser.

Suite au divorce, Zenja croit trouver l’amour dans un homme plus vieux qu’elle idéalise, tandis que Boris finit par répéter les erreurs du passé en se récréant une famille à laquelle il n’accorde finalement pas plus de sentiments que ceux qu’il accordait à la famille précédente avec Zenja. S’agissant alors d’un bonheur purement superficiel, ils se réfugient dans la vie mensongère des écrans sur lesquels on lit l’inconsistance de leur regard. Ainsi, ce vide propre aux personnages se canalise dans le seul produit non pas de leur amour, raté, mais plutôt de leur inexistence humaine et affective : Alyosha. Cet enfant de 12 ans, qui depuis le début semble être la victime universelle, le bouc émissaire incontestable d’un rapport détruit et quasi inexistant, décide volontairement de sortir de la scène, de s’effacer en suivant la volonté incompréhensible et inacceptable de ses parents. Ainsi, le vide créé par son absence est finalement le même qui régnait dans la perception que ses parents avaient de lui, celle d’un fardeau dont il faut se débarrasser pour pouvoir commencer une autre vie. Les recherches sont vaines, stériles, un poids inutile pour les parents car elles ne font que retarder le déroulement d’une nouvelle existence tant espérée et attendue, dans laquelle Alyosha n’a pas de place. C’est ainsi que la longue angoisse provoquée par les images accompagnant les recherches finit par se révéler une fin en soi ;

la vie recommence, insistante, saccadée, toujours avec les mêmes déceptions.

Une image revient à la fin, celle d’une bande colorée qu’Alyosha avait accrochée au tout début sur la branche d’un arbre. Elle est encore là, levée par le vent, tandis qu’en bas, dans l’arbre, un terrier noir et étroit a été creusé probablement par un animal. La caméra s’arrête quelques secondes sur ce détail qui crée de la tension par son obscurité et son vide, mais c’est exactement là, dans ce trou insaisissable, que se cache la vie, la vraie.

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