Merci, mais non merci.

"From the dark" by Giuseppe Milo, Flickr, CC 2.0

Par Fatine Maussang.

Mon témoignage n’est pas unique. Ce que je vais raconter ici, des milliers de femmes l’ont vécu plusieurs fois dans leur vie. Néanmoins, il m’est souvent arrivé de me laisser emporter par la colère et la rage d’être traitée comme un morceau de viande dans la rue, de me faire aborder sans aucun respect ni décence, de me faire détailler des pieds à la tête d’un regard lourd et insistant, ce genre de regards qui me faisait tout d’un coup regretter de ne pas avoir une chemise ou une veste plus longue, des vêtements plus couvrants. Alors, autant exprimer cette frustration par écrit.

J’ai toujours vécu au Maroc, et le harcèlement de rue faisait partie de mon quotidien. C’est toujours difficile à expliquer aux personnes qui visitent ce pays pour la première fois. Je me rappelle d’une phrase de ma cousine, franco-française, que j’avais invitée chez moi pour les vacances. C’était la cinquième fois de la journée qu’un groupe de jeunes hommes se permettait de nous adresser la parole et de faire des commentaires sur notre tenue, ou sur notre physique. Lasse, elle m’avait regardée, les sourcils froncés, et avait lancé : “Mais je ne comprends pas, c’est comme ça tous les jours ?”

La réponse ? Oui. Tous les jours. J’aurais bien aimé pouvoir exagérer, prétendre le contraire. J’aime le Maroc de tout mon cœur, je suis tombée amoureuse de ce pays au soleil taquin, aux milles et une couleurs, aux odeurs envoûtantes du safran et des olives marinées. Malheureusement, et comme pour tout, il y a des ombres au tableau. Le harcèlement de rue en est une.

Se faire aborder, insulter dans la rue, c’est le quotidien de nombreuses femmes au Maroc. Je me souviens qu’il fallait que je choisisse chaque jour ma tenue avec soin avant de sortir dans les rues de ma ville, Meknès. Jupes ? Robes ? Je n’y pensais même pas. C’était beaucoup trop dangereux. Même avec des vêtements amples, c’était impossible de passer inaperçue. Je croisais toujours la route d’hommes aux remarques lourdes et pesantes. “Toi, si je t’attrape…”, “Ma belle, viens par là, pourquoi tu m’ignores ?”.

Jupes ? Robes ? Je n’y pensais même pas. C’était beaucoup trop dangereux.

Face à ce genre de situation, je réagissais comme on me l’avait toujours appris. Je baissais les yeux et j’accélérais le pas. S’ensuivait alors un flot d’insultes de la part de celui ou de ceux que j’avais ignoré. “Oui, c’est ça, ne te retourne pas, salope !”

Je me suis plusieurs fois emportée. Il n’est pas conseillé de répondre, mais c’est parfois difficile de garder son calme après une journée fatigante ou riche en émotions. Je me souviens avoir tenu un discours de cinq minutes à un jeune homme qui me parlait et me suivait depuis plusieurs mètres malgré mon silence. “Regarde-toi, tu n’as pas honte ?” lui avais-je sifflé. “Tu n’as pas de sœur ? Pas de mère ? Tu crois qu’elles aimeraient que tu leur parles comme ça ? Tu crois que tu aimerais si elles se faisaient aborder comme ça ?”

Parfois, ça allait même plus loin. Des frôlements. Des mains baladeuses. Dans ce cas là, le plus frustrant était de ne rien pouvoir faire. Crier au scandale en plein milieu de la rue ? Personne ne prendrait cela au sérieux. Il faut fermer les yeux. Baisser la tête, et accélérer.

Quand j’y repense, je suis sûre qu’au fond, c’est ça le problème. C’est devenu une habitude. Presque une norme. Il faut s’y faire. Et si on ne veut pas se faire aborder, il faut changer sa manière de s’habiller et de se coiffer. Il faut se taire. Même quand ça va très loin. Même lorsqu’on se retrouve face à des vidéos de femmes qui se font violenter, violer dans les rues.

En somme, il faut se soumettre. Merci, mais non merci.

Fatine Maussang

Fatine Maussang

Fatine, 18 ans, franco-Marocaine est une étudiante de deuxième année à Sciences Po. Membre du Zadig depuis l’an dernier, Fatine cultive d’abord le goût de la littérature : elle aime lire et laisser libre cours à son imagination, notamment à travers l’écriture de romans. Sa citation favorite est signée Charles Baudelaire (son poète préféré) « L’imagination est la reine du vrai, et le possible est une des provinces du vrai ».
Mais dernières ses airs innocents, méfiez-vous ! Fatine est une adepte de karaté, qui maitrise son art à la perfection. Pendant son temps libre, elle adore également écouter du slam et surtout, l’un de ses groupes fétiches qui est Depeche Mode. Et bien sûr, si son visage vous semble déjà si familier, pas de panique, c’est normal : d’une motivation sans faille, elle est la plume fédératrice de votre journal préféré.
Fatine Maussang

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