Opinion: Français, évitons les mêmes erreurs

Photo: Sud Ouest @Stringer AFP

Par Elias Forneris.

Ma position est délicate. Je prends mes fonctions d’éditeur-en-chef de notre journal étudiant à la veille du second tour des élections présidentielles françaises. Voici mon dilemme : puis-je utiliser cette tribune pour convaincre mes camarades étudiants déçus par le système politique actuel de ne pas s’abstenir ou leur recommander de ne pas céder aux chants des sirènes de l’extrémisme ? Je crains de manquer à mon devoir de neutralité, mais je juge cela trop important.

Cette campagne présidentielle est spéciale, sans précèdent sans doute. Elle s’inscrit dans un contexte mondial pour le moins ‘tourmenté’, mais c’est aussi la première fois à ma connaissance qu’aucun des deux grands partis qui ont dominé la vie politique française depuis des décennies, le PS et le parti des Républicains (ou l’un de ses prédécesseurs), n’est présent au second tour. De plus, la victoire est loin d’être acquise pour le plus modéré des deux candidats, Emmanuel Macron.

Face à ce que je perçois comme un danger pour mon pays, la tentation est forte pour moi de conseiller à mes camarades et mes proches indécis, qui peuvent être séduits par l’abstention ou par un vote ‘extrême’, de voter Emmanuel Macron dans un élan républicain. Je réalise, après des tentatives infructueuses, que ce n’est pas la stratégie la plus efficace. Faire pression sur les indécis ou jeter l’opprobre sur ceux tentés par un vote en faveur de Marine Le Pen, peut être contre-productif et les faire se refermer sur soi, tout en les confortant davantage dans leur conviction. Rappelons-nous de madame Clinton critiquant les électeurs potentiels de Donald Trump avec une certaine condescendance – elle les traita de bande de “déplorables”. Les électeurs l’ont envoyée vers une retraite dorée mais anticipée. Essayer de forcer les abstentionnistes à exercer leur devoir civique ne leur donnera pas plus envie d’accomplir celui-ci. Alors que faire ?

Plutôt que juger ou essayer de prendre position, je veux essayer de comprendre ces électeurs, particulièrement ceux tentés par le vote extrême. Je peux, et je dois sans doute, dialoguer avec eux sur des programmes, des valeurs, des idées.

Faire pression sur les indécis ou jeter l’opprobre sur ceux tentés par un vote en faveur de Marine Le Pen, peut être contre-productif.

Je veux contribuer, à mon niveau, à mettre les choses en perspective et avoir un débat constructif. Il y a un consensus très large sur le fait que le pays va mal. Ce contexte devrait être propice à faire (enfin) passer les réformes économiques profondes qui s’imposent et ont toujours été repoussées par les gouvernements successifs. Or aucun des deux candidats du second tour ne semble être le plus a même de mener ces réformes. Emmanuel Macron, malgré ses qualités personnelles, semble incarner (par association en tout cas) une continuation de l’actuel quinquennat dont on ne peut pas dire qu’il ait “accouché” de profondes réformes. Mais il pourrait mettre en place un programme économique plus libéral que son prédécesseur et plus rationnel que son adversaire, ce qui pourrait contribuer à relancer une économie en panne. Et il constitue une option plus modérée et moins risquée que son adversaire, sur bien des plans. Pour couronner le tout, une cohabitation paisible avec Les Républicains et un Premier ministre François Baroin est également plus envisageable avec Emmanuel Macron ; ceci pourrait inciter certains à faire ce pari.

Choisir Marine Le Pen, en revanche —que ce soit directement ou indirectement, par abstention— semble un choix objectivement bien plus risqué. Sur le seul plan économique, sa victoire si elle conduisait effectivement à un ‘Frexit’ pourrait rapidement plonger le pays dans une grande phase d’incertitude, d’instabilité, et d’isolement, tout en augmentant très fortement son endettement. Et ne parlons pas des tensions sociales qui n’arrangeraient en rien la crise que nous traversons déjà. Le Brexit entrepris par les anglais et le protectionnisme annonce par M. Trump peuvent séduire un électorat déçu par les partis traditionnels et les politiques passées mais n’oublions pas que les effets de ces deux chocs électoraux ne seront pas connus avant plusieurs années. Soyons prudents avant d’ajouter à ces deux expériences en cours, aléatoires, une expérience française.

Vouloir un changement drastique se comprend ; mais le repli sur soi, le protectionnisme, et le populisme n’ont jamais résolu aucune des crises qui les ont engendrés. Il existe des moyens constructifs, et des moyens destructifs d’affirmer ce désir de changement. Voilà ce que je voudrais dire à mes camarades étudiants, tout en respectant leur libre arbitre. Le vote reste un acte sacré et personnel, un dialogue entre chaque individu et sa conscience, et il ne faut surtout pas le forcer.

Elias Forneris

Elias Forneris

French by blood, American by expatriation! Editor-in-chief of Le Zadig and student of the Dual BA between Sciences Po & Columbia.
Elias Forneris

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *