Populisme élitiste

par Taoufik Fourati

Il y a deux dimensions principales dans l’éducation à la Sciences Po: L’apprentissage du raisonnement et de la capacité à l’exprimer. C’est cette dernière compétence qui m’intéresse ici. Le déséquilibre entre le fond et la forme fausse la concurrence des idées dans le débat public, de là en découle un usage immodéré de sophismes, de malhonnêtetés intellectuelles et de tentatives de séduction désavouant les tentatives de réflexions rationnelles (la recherche de vérités de «fond»). Ce biais crée aussi une marge de manœuvre politicienne permettant de convertir le «Capital Pipo» en «Capital argent». Nous avons ainsi reçu sur le campus un exemple de ce type d’hybridation marquant en la personne d’un pseudo-intellectuel clamant haut et fort que la Constitution marocaine est la plus évoluée au monde après avoir écrit des livres élogieux sur la plupart des dictateurs arabes, comparant par exemple -sans complexes -Saddam Hussein à De Gaulle, et se refusant de répondre aux interrogations légitimes que l’on put poser sur ces affirmations préférant gesticuler et demander un changement de public.

Plus grave est le cas de ceux d’entre nous souhaitant servir le « reste » de la population en entrant en politique: L’évolution logique de ceux s’engageant dans cette voie est l’abandon progressif des idéaux de départ (s’il y en a) par les entreprises de socialisation politique comprenant concessions, hypocrisie, diplomatie et désinformation. C’est ainsi que même un Fidel Castro a pu proclamer que «Sans le pouvoir, les idéaux ne peuvent être réalisés ; avec le pouvoir ils survivent rarement». L’on débouche ici sur un véritable paradoxe de la démocratie représentative: Comment une élite pourtant éduquée à la rigueur du raisonnement n’hésite-t-elle pas à recourir à tous les crétinismes intellectuels sur la scène publique ? Un exemple marquant est le président transitoire de la République tunisienne, Mr. Moncef Marzouki. L’homme est médecin, écrivain, penseur respecté durant son exil forcé en France, et pourtant celui-ci a décidé d’entreprendre une communication des plus populistes à coups de métaphores incluant des chaussettes et des caleçons et de stigmatisations à tout va. Ce monsieur se présentant comme laïque devant le parlement européen, promet des pendaisons populaires publiques aux extrémistes laicards qui tenteraient de renverser le régime dans une interview donnée à Al Jazeera. Pourquoi parler de complot et de coup d’Etat ? Pourquoi y associer une frange de la population ayant ses convictions et n’ayant jusque-là pas porté ou assembler d’armes, et surtout pas contre l’Etat ( contrairement à d’autres groupes) ?
Au-delà de la stigmatisation indigne d’une part de la population par un chef d’Etat, il s’agit en s’adressant au public d’Al Jazeera de tenter de rallier une frange conservatrice de l’opinion, exténuée économiquement et hostile aux mouvements sociaux. Il s’agit aussi de plaire à certaines pages Facebook faiseuses d’opinion, souvent rémunérées par des partis politiques et qui n’hésitent pas à justifier l’état de décadence post-Révolution par un attirail de théories du complot -les comploteurs n’étant que ces « extrémistes laicards syndicalistes » dont un certain Chokri Belaid-. Nous aurions pu attendre de Mr. Marzouki de par sa rhétorique de campagne électorale militante de s’attaquer aux vrais problèmes (Transparence publique, compétitivité, encadrement des mouvements sociaux pour ne citer que ceux-là). En lieu et place il procède à une opération intellectuellement malhonnête en associant une conviction politique (laïcité) aux problèmes d’instabilité politique et économique. La méthode est malheureusement bien connue et très appréciée lorsqu’une crise se déclenche et que les politiques ne peuvent la résoudre. La stigmatisation d’une minorité permet de cristalliser la haine des deux camps et de leur faire oublier les enjeux majeurs de la nation. En bref, ce phénomène de sensationnalisme et de populisme rejoint ce que l’on disait sur la primauté du sensationnel sur le rationnel. Le fait que ces « élites » s’engagent dans un crétinisme de l’esprit sur la scène publique pourrait découler de leur interprétation de la démocratie représentative, c’est-à-dire qu’il faut représenter au mieux ses électeurs en s’adressant à leurs pulsions et non à leur raison car l’on pense que ces électeurs privilégient le sensationnel sur le rationnel. Il ne s’agit pas de confronter l’électeur à un débat d’idées, il s’agit de chercher puis de coller aux préjugés de son électeur pour représenter l’offre électorale la plus attirante.

Le package d’idées populistes accédant au pouvoir, confronté à la dure réalité de la gestion publique va tenter de profiter de sa position de force jusqu’au moment où une formation concurrente plaise d’autant plus à cet électorat. Force est de constater que si l’unité de décision publique rentre dans un cercle de populisme exponentiel, aucune politique économique d’intérêt général ne peut être discutée, aucun programme de développement réel ne peut se maintenir à long-terme, aucune solution aux conflits majeurs ne peut être trouvée. L’électeur en sera victime, et les générations futures ne pourront disposer des moyens (éducation, investissements) qui leur permettront de payer les pots cassés des politiques irresponsables et populistes de leurs parents (notamment sur l’endettement non-investi dans des secteurs productifs). Nous avons trop souffert dans le monde arabe de notre attrait pour le sensationnalisme ayant favorisé la montée de tous les leaders populistes. Le climat de stabilité politique recherché par leurs rhétoriques de légitimations (panarabisme, islamisme etc…) n’ont pas servi à concrétiser un idéal de vivre-ensemble ni à développer une économie permettant aux populations de vivre décemment. Elles ont principalement servi à coopter les richesses au sein du groupe au pouvoir tout en obtenant le consentement de ceux qui en étaient le plus lésé. Le paradoxe « bourdieusien » évoqué n’en est donc pas un, c’est dans l’intérêt de l’élite d’user de la culture populaire pour maintenir son pouvoir. Viendra peut-être un jour où les peuples prendront conscience de l’incidence réelle de leur vote sur l’avenir de leurs enfants. En attendant, la règle pour les politiciens restera le « Are you smart enough to be stupid ? »

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