Quel avenir pour le Printemps Arabe?

par Hajar Benmoussa

L’éveil de peuples longtemps opprimés et muselés a été à l’origine d’une vague de révoltes dans le Monde Arabe : chute du président tunisien Ben Ali, départ du dirigeant égyptien Moubarak et plus récemment  fuite de Kadhafi.  Dans d’autres pays, la révolution est sanglante et la transition beaucoup moins évidente. Depuis le début des manifestations en Syrie et au Bahreïn, pas moins de 1000 victimes sont tombées suite à la répression violente exercée par les forces de l’ordre. Au Maroc, le roi Mohammed VI tente d’éviter  les révoltes en annonçant des réformes ;  et suite aux revendications d’une jeunesse de plus en plus impliquée politiquement, il se lance dans un processus de démocratisation qui s’annonce long et sinueux. Dans d’autres pays comme l’Algérie, le Printemps Arabe reçoit peu d’échos.

Malgré la diversité des révoltes arabes, les pays concernés accumulent plus ou moins les mêmes motivations et revendications : des économies hypertrophiées, une jeunesse en difficulté à cause d’un taux de chômage record, un népotisme beaucoup trop prégnant, une oppression politique insupportable ; toutes les conditions étaient réunies pour secouer la région.

Surtout, cette vague de révoltes soulève des questions primordiales pour l’avenir de la région. Où va le monde arabe ? Les dictateurs ont (presque) tous été déchus, mais qu’en est-il des structures même des sociétés ? La réforme politique passe-t-elle forcément par le radicalisme ? Tout l’enjeu de la question est d’envisager un projet de changement social tout en évitant la montée des extrémismes.

Ce sont ces différents aspects du sujet que quatre grands intervenants ont eu à analyser dans le cadre du colloque qui a eu lieu samedi 15 octobre au Palais de l’Europe de Menton : La Cité des Hommes, « Quel avenir pour le printemps arabe ? ».

Ali Benmakhlouf, professeur de philosophie à l’université Paris-Est Val de Marne et président du Comité d’éthique et de déontologie de l’Institut de Recherche pour le Développement  (IRD).

Mathieu Guidère, professeur et directeur de recherche à l’Université Toulouse II mais aussi titulaire de la chaire d’Islamologie et du Monde Arabe.

Henri Guaino, conseiller spécial du Président de la République, associé au projet de l’Union pour la Méditerranée. Il est aussi professeur à l’ESCP Europe , maitre de conférences à l’IEP de Paris (1988-2003) et conseiller-maitre à la Cour des comptes depuis septembre 2006.

Antoine Sfeir , journaliste, directeur des Cahiers de l’Orient, il est également président du Centre d’Etudes et de Réflexion sur le Proche-Orient. Il est chargé de cours à l’Ecole des hautes études en sciences de l’informatique et de la communication (CELSA).

Typologie des révolutions arabes :

Concernant les différents types de révolutions, Mathieu Guidère regroupe celles-ci en fonction des dominantes. En Egypte et en Tunisie, c’est l’aspect économique qui a prévalu avec un taux de chômage avoisinant les 10% dans le premier et 15% dans le deuxième. Comme l’a expliqué le Professeur, il est compréhensible qu’avec une situation économique aussi délicate donc une perspective d’avenir inquiétante, les peuples se soient exprimés aussi violemment.

Le deuxième type de révolution à dominante politique concerne des pays comme la Lybie où le problème est dans le régime même : Avec un règne long de 41 ans, 11 mois et 22 jours, il était clair que l’ère Kadhafienne touchait à sa fin et que sa puissance, quelle qu’elle soit, n’allait pas résister face à un mouvement de protestation de plus en plus radicalisé.

Le Maroc, la Jordanie quant à eux sont classés parmi les pays qui auraient pu éviter la vague de révolutions s’ils avaient compris les revendications de leurs citoyens plus tôt. Demandant des réformes constitutionnelles et l’abolition de « Fasad » (corruption), ces deux pays se distinguent par le dialogue entre gouvernement et population qui a débouché sur des réformes apaisant plus ou moins les tensions.

Guidère remarque que les révolutions arabes ne sont pas des révolutions sociales à proprement parler. En d’autres termes, il ne s’agit pas de la révolution d’une génération contre l’ancienne, à l’instar du mouvement de Mai 68. Les manifestants ne demandent pas un ordre nouveau et revendiquent encore moins un changement des mentalités : nulle part dans le monde arabe on n’a soulevé la question des libertés sexuelles comme ce fut le cas il y a moins de cinquante ans en France. Il s’agit là d’un immobilisme des structures anthropologiques dans le sens où l’on ne perçoit aucune évolution entre une génération et l’autre. Comme l’explique le professeur, il n’est pas question ici de révolution des mentalités ; dans certains pays on assiste même à un retour alarmant au conservatisme.

La rupture, constate Sfeir, se fait plutôt dans le champ politique. « Le mur de la peur a changé de camp » : le rapport de force a bien évidemment changé. Ce sont maintenant les Etats qui se doivent d’être prudents mais surtout à l’écoute des revendications de leurs peuples. A ce propos,  il est indéniable que le Maroc a été l’un des rares pays à avoir pu « mater » la révolution en instaurant les bases d’un dialogue ouvert entre le Roi et son peuple. Certes les réformes n’ont pas fait l’unanimité, mais le monarque a marqué un bon point en anticipant les revendications de son peuple et en amorçant des réformes censées lénifier les tensions en amadouant les classes stratégiques du pays. Ainsi l’élargissement du champ de liberté dans le domaine politique est bien perceptible dans le cadre de ce Printemps Arabe.

             La question des droits de l’Homme.

Mais quid des droits de l’Homme ? Ce retournement de situation signifie-t-il systématiquement que les droits de l’Homme sont respectés ?  Le troisième intervenant, Ali Benmakhlouf note tout d’abord l’internationalisation récente de ces derniers. Selon lui, celle-ci aurait connu une accélération notable depuis 1948 avec la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (DUDH) mais aussi avec l’apparition de pactes socio-économiques garantissant droits civils et politiques.

Dans un deuxième temps, le professeur Benmakhlouf soulève la question du droit opposable aux Etats et qui est constitué par un ensemble de règles fondamentales au bénéfice de tous les hommes et au-dessus de ce que l’on appelle la « raison d’Etat ».

Par ce biais, il met en exergue l’éveil des peuples arabes : ces derniers sont de plus en plus instruits avec la prégnance d’élites influentes dans plusieurs de ces pays. C’est pour cela que les dirigeants ne peuvent plus outrepasser les droits civils et politiques en se protégeant derrière une présumée souveraineté nationale. Les gouvernements qui tirent sur les foules ne peuvent plus nier que la liberté de mouvement, de parole, les droits administratifs et plus généralement la dignité humaine ne sont plus que des abstractions. C’est bien ce que ces peuples revendiquent, et les Etats arabes sont plus que jamais conscients de l’inefficacité de la violence. Comme le souligne l’intervenant, « dès qu’on leur tire dessus, les peuples se radicalisent »

Plus encore, les manifestants ont trouvé un autre moyen pour véhiculer leurs idées et détourner les violations des droits d’expression ; ce qui rend les tentatives de pays comme la Tunisie et la Syrie de bloquer l’accès à l’information, désespérément vaines. Internet, précise Benmakhlouf, est le moyen de communication qui a permis de rallier les foules et de planifier des rassemblements comme à la place Tahrir en Egypte.

Henri Guaino, lui, ajoute que les dictatures sont condamnées dans ce monde marqué par la floraison des blogs et des réseaux sociaux. Il cite à ce propos l’exemple de la Tunisie où Internet a permis aux manifestants de se fédérer, de reprendre en main les différentes revendications mais aussi et surtout de rassembler cette nébuleuse révoltée autour d’un repère commun.

Il est donc clair qu’Internet loin d’en être encore au stade de moyen de communication réservé à une élite instruite et aisée, se démocratise progressivement et donne naissance à des mouvements d’opposition non sans importance. Notons à ce propos que le mouvement du 20 Février au Maroc, pays comptant 3 millions d’individus inscrits sur Facebook, est à l’origine un groupement de jeunes appelant à manifester et s’organisant autour d’ « events ».

L’intervention de « communautés » de hackers comme Anonymous ou Lulzsec pour venir en aide aux populations privées d’Internet montre aussi que si les Etats ont un ennemi à neutraliser c’est bien Internet.

            L’issue du Printemps Arabe.

Troisième grand sujet de débat dans le cadre de cette conférence : l’issue du Printemps Arabe.

Antoine Sfeir désigne la République comme régime de transition idéal car impliquant un processus démocratique. « C’est celle qui nous rend citoyen et non sujet ». Elle suppose donc la co-responsabilité des citoyens ainsi que leur égalité.

Cependant un socle fondamental de la démocratie doit nécessairement être respecté pour que cette transition politique aboutisse : la laïcité. Or il est clair, explique le professeur Sfeir que l’Islam est englobant dans la région. La foi devrait au contraire non pas être synonyme de la religion mais plutôt une démarche individuelle. La Tunisie par exemple, pays arabe à population musulmane comme précisé dans la Constitution, a néanmoins connu des dérives salafistes tout comme en Egypte. C’est pour cela qu’une transition passant par le Coran et la Sunna est, aux yeux de l’intervenant, non démocratique. La religion ne peut être considérée comme une source de légitimité de la constitution, cela serait équivalent à un retour au temps de la papauté.

Toujours à ce sujet, Mathieu Guidère procède tout d’abord à une distinction nette entre Islam comme religion et Islamisme comme mouvance idéologique se réclamant de l’Islam et qui est par ailleurs la seule idéologie majeure dans le monde arabe avec des représentants comme les Frères Musulmans (dans l’opposition égyptienne pendant 80 ans). Qui sont alors les islamistes dans le monde arabe ?

Mathieu Guidère en distingue trois catégories :

Tout d’abord l’islamisme populaire caractérise une population croyante, œuvrant pour un Islam social et solidaire. Cette catégorie est particulièrement attachée aux symboles religieux (prophète, mosquées) dont elle refuse la remise en cause. Ce courant est majeur et dominant surtout en Egypte et au Maroc.

L’islamisme politique, lui, est, pour reprendre les termes du professeur, « obsédé par la gouvernance ». Il œuvre pour l’éradication de la corruption en se basant sur la Sharia, c’est-à-dire une référence stricte à la loi islamique. Cette mouvance a la légitimité de l’opposition et est aujourd’hui sur le devant de la scène car voulant inscrire une référence à l’Islam dans la constitution. Elle se caractérise par un certain élitisme.

Enfin, l’Islam jihadiste transpose le rapport des forces à l’échelle internationale et estime que la domination des forces occidentales sur la région est une pure injustice. Pour la combattre, il recourt à la violence et au terrorisme et s’oppose même aux autres islamistes. C’est le courant dominant en Algérie.

Ces tendances sont profondes et existent dans tous les pays : elles coexistent plus ou moins dans tout le monde arabe à des proportions différentes.

Après avoir fait la typologie des mouvements islamistes dans la région, Mathieu Guidère expose les trois scénarios possibles. Le premier, pessimiste est un status quo : après cette longue année de révolution, les sociétés reviendraient à ce qu’elles étaient, mal gouvernées et mal organisées. Plus pessimiste encore est le scénario décrivant la prise du pouvoir à des proportions variables par des forces islamistes qui pèsent sur l’avenir des pays. Il s’agit là d’un régime liberticide ultraconservateur.

Le troisième et dernier scénario, le moins probable aussi au vu de la situation actuelle, est celui du passage à la démocratie. Mathieu Guidère, lui, estime que la transition démocratique est possible grâce à l’adoption d’une démocratie musulmane (et non islamiste) se basant sur la Sharia comme fit la démocratie chrétienne de la fin du XIXe siècle basée sur la bible et favorable au multipartisme.

Dans tous les cas, il faut absolument éviter l’intervention de l’Occident dans ce processus de démocratisation de la région, rappelle l’intervenant, et respecter la politique du « No troops on the ground ». Fabriquer un leader mènerait non seulement à une crise de légitimité mais aussi à une recrudescence de la violence.

Dans la même perspective, Antoine Sfeir considère que l’intervention armée en Libye trouble le droit international et pose la question de l’ingérence. Accepterions-nous que ce « devoir d’ingérence » se fasse du Sud vers le Nord ? Pourquoi la Libye ? Pourquoi ne pas intervenir en Palestine/Israël ?

Clôturant la conférence sur ce sujet épineux, l’intervenant tient à préciser qu’Israël est légitime dans la région. Selon lui, il n’y a pas d’Etat en trop mais un Etat en moins. Il manque un Etat palestinien.  Les frustrations à ce sujet se sont multipliées mais même avec la menace du veto américain, la question reste à savoir si le droit c’est la force. Si c’est le cas, alors nous sommes dans l’injustice. Mais il est évident aujourd’hui que le droit sans force est impuissant. Malheureusement, nous le voyons quotidiennement sous nos yeux.

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