Révolution, An III

Par Malek Lakhal

Avenue Habib Bourguiba, le 14 janvier. La grande horloge surplombant l’avenue a été drapée d’un drapeau tunisien (lui donnant un charmant petit air de préservatif), à ses pieds, une mare de drapeaux : celui du Parti Républicain, celui du Front Populaire, celui des salafistes (et même une version customisée mixant drapeau salafiste et drapeau palestinien). Un meeting salafiste, d’un côté, l’extrême-gauche de l’autre, près du théâtre, les islamistes, traitant encore de sfer fassel (zéro virgule, allusion au score aux élections) les partis de gauche et de centre, encore grisés par une victoire chancelante acquise il y a plus d’un an. Des milliers de gens se promènent, « fêtent la révolution » ou, au contraire, essayent désespérément de reconnaître leur pays qu’ils ne comprennent plus depuis qu’il a donné la victoire aux islamistes. Ils sont nombreux ces déracinés (issus généralement du lycée français) qui ont cru dur comme fer au mythe de « La Tunisie, un pays moderne et en avance sur les autres pays arabes » avant de déchanter à la première scène de prière de rue, et qui depuis, ne reconnaissent plus leur pays. Ainsi donc, les gens se promènent, achetant des drapeaux tunisiens ou du pop-corn aux marchands ambulants venus pour l’occasion ; des petits groupes se disputent, avec une petite foule autour d’eux. Ces discutions qui, il y a deux ans, suscitaient l’émerveillement face à cette immense Agora qu’était devenue la rue, provoquent aujourd’hui le désespoir. Il y a deux ans, on débattait les moyens possibles de bien gouverner ce pays ; aujourd’hui, on s’accuse mutuellement, les uns arguant de leur légitimité sortie des urnes, les autres de leur modernité. Islamistes ou laïcs, ils sont tous certains qu’ils vont finir par anéantir l’autre.

Avenue Habib Bourguiba 9 Avril 2012, by Amine GHRABI under Creative Commons, http://www.flickr.com/photos/nystagmus/

Avenue Habib Bourguiba 9 April 2012, by Amine GHRABI under Creative Commons, http://www.flickr.com/photos/nystagmus/

Tandis que la foule se déchire, les blessés sont toujours blessés, les martyrs, sont des soldats inconnus tués par des fantômes qu’on ne prend pas la peine de juger, les chômeurs sont encore chômeurs. Mais surtout, surtout, personne, absolument personne, ne manifeste devant le ministère de l’intérieur, ce cancer qui gangrène le paysage, qui a détruit la vie de tout un pays pendant plus de vingt ans. Ce ministère qui domine encore, qui matraque encore, qui viole encore. Ce ministère qui aurait du être réduit en cendre dès le premier jour, du sous-sol, lieu de tortures les plus sauvages, au plafond. Au lieu de ça, sa sainteté, l’État-policier est protégé par des barbelés. Toutes les rues adjacentes au ministère sont bloquées. Et la police est toujours reine, enfant gâté d’un régime qui ne sait pas mourir. Le plus beau symbole du 14 Janvier 2011, ce n’est pas le « dégage », ni même la fuite de Ben Ali, c’est que les gens, sans se passer mot, se sont tous réunis spontanément face à cette bâtisse grisâtre, symbole de la dictature par excellence, qui canalisait les peurs de chacun de nous. Lorsque les gens criaient Choghl, 7oreya, Karama Wataneya (Travail, Liberté, Dignité Nationale), ils pensaient certainement à toutes les fois où ils se sont fait humilier par l’arbitraire policier ; à toutes ces fois où ils critiquaient le régime, en chuchotant de peur qu’un policier en civil, ennobli du sacro-saint monopole de la violence légitime, ne soit à l’affut ; à toutes ces fois où la matraque s’est abattue sur leur dos, où des bottes se sont acharnées sur leurs ventres avec toute l’impunité du monde, tant le citoyen était l’exutoire idéal du flic face à la probable frigidité de sa femme ou son incapacité à payer le crédit de sa voiture. La révolte c’était aussi ça, la fin du citoyen-punching ball, la fin du citoyen de seconde zone laissé à son sort. Mais aujourd’hui, nous sommes loin du compte, très loin même. La même impunité règne, et l’enfant roi a même de nouveaux joujou. Maintenant, en plus du gaz lacrymogène, le policier dispose de la chevrotine, une arme interdite en France pour la chasse, sorte de fusil lançant des balles en plomb par centaines qui rentrent dans le corps et peuvent, à défaut de tuer (un acquis de la Révolution, laisser vivre et éviter de faire mourir), rendre aveugle.

S’ouvre là un problème majeur : le problème du citoyen. Un citoyen tunisien mérite les balles qu’on épargne aux animaux en France. Et ce problème, un peu farfelu en apparence, s’applique à tout les peuples arabes. Il n’y a pas de citoyens. Il y a des sujets, rien de plus. L’individu est un aléa avec lequel il faut faire quand on dirige. Au mieux, on l’amadoue avec des dollars en veux-tu en voilà, au pire on le frappe comme un chien. Le citoyen, en tant qu’individu, est un sous-être. Il n’est pas respecté dans sa dignité quand il aspire à l’emploi ou à de la liberté. Il n’est pas respecté dans son humanité quand on lui offre un système éducatif vacillant, usine à chômage et que le seul loisir dehors c’est l’errance de café en café. Il n’est pas respecté dans sa sexualité qu’il faut toujours cacher honteusement, refouler du soir au matin, au nom de bonnes mœurs qui, si l’on en croit les plus fiers défenseurs, sont notre rempart le plus sûr contre l’anarchie sociale et la dépravation occidentale. Tout ça pour dire que le « citoyen » est un mal loti, en Tunisie, et dans les pays arabes en général. On essayera le plus souvent de le noyer dans cette grande idée qu’est le Peuple. Al Cha3b ! Le peuple, tout comme l’individu, a tenté de briser ses chaines le 14 janvier ; avec succès au début, puis rapidement, on a recommencé à associer le peuple à ses qualificatifs habituels : metkhalef (pas civilisé), jéhel (ignorant). Ces qualificatifs, ce sont ceux-là même qui ont justifié la dictature dès l’indépendance. L’ignorance du peuple, la sauvagerie supposée du peuple, fait qu’il est incapable de se prendre en charge et qu’il faut le guider. Ce discours adopté à l’époque par la soi-disant élite éclairée et moderniste réutilise avec une sombre exactitude l’argument justifiant la colonisation dont ils venaient de se libérer. Aujourd’hui, ce n’est pas plus brillant. Les modernistes se sont reclus dans leurs villas avec piscine depuis qu’ils ont eu la preuve, incontestable selon eux, que le peuple est bien ignorant et qu’il ne mérite que la matraque puisqu’il ne vote que pour les islamistes. Ces derniers (tu parlais bien des islamistes?) tentent tant bien que mal de guider le peuple troupeau vers les terres bénies de Dieu, labourées à la charia et aux bonnes mœurs, arrosées aux pétrodollars qataris.

Mais la question à poser est simple. Comment voulez vous gouverner un peuple si on refuse de l’écouter ? Si à chaque grève, émeute, réclamation de conditions de vies meilleures, on soupire face à l’idiotie d’un peuple ? Ce peuple qui n’a pas compris qu’en voulant vivre dignement il fait chuter notre note chez Fitch et que dès lors, il doit laisser faire les grands, ceux qui ont étudié le Coran ou la finance à HEC, parce que lui, il n’a rien compris. Et comme il n’a rien compris, il mérite qu’on le défonce à la matraque, qu’on l’étouffe au lacrymogène, et qu’on l’aveugle à la chevrotine.

Au fond, de quel droit, l’État, qui n’offre que le strict minimum à la société se permet-il d’exiger le respect ? Quel respect doit-on à un État dont le piètre système éducatif conduit directement à la case café tandis que la police anti-émeute est arrosée d’équipement importé ? Quel respect doit-on à un État qui rechigne à soigner les blessés de la Révolution, victimes des balles de ce même État ?

Aucun, et le jour où on le comprendra, on aura déjà fait un grand pas. Car cet État, qu’on soit anarchiste ou pas, est un État policier, ni plus ni moins.

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