Rien à cacher, le dilemme éternel entre sécurité et vie privée

Par Tilila Sara Bakrim (Li)

 Puisque je n’ai rien à me reprocher, pourquoi ne pas laisser librement accès à ce que je suis et à ce que je fais ? C’est ceux qui ont quelque chose à cacher qui peuvent s’alarmer, et ceux-là doivent justement être capturés.

Hélas, on aurait bien aimé que ce soit aussi simple que ça. Bizarrement, c’est souvent ce même argument qui revient dans le débat opposant vie privée et sécurité: Selon l’expert en sécurité des données Bruce Schneier, “c’est la réplique la plus couramment opposée aux défenseurs du respect de la sphère personnelle”.

Depuis quelques années, en particulier après les attentats du 11 septembre 2001, la frontière entre surveillance et intimité se fait de plus en plus floue, au détriment de cette dernière. J’imagine que vous êtes déjà au courant du fait que même si vous avez l’impression d’être seul.e devant votre ordinateur à regarder des vidéos sur Youtube (au lieu de travailler), les services secrets ont tout à fait la possibilité d’allumer votre caméra et votre micro pour guetter vos actions. Même si vous roulez tranquillement dans votre voiture non équipée de GPS, la CIA peut parfaitement se permettre de vous tracer à distance. Et, bien sûr, vous savez que rien qu’en effectuant une recherche sur Google ou en envoyant un message sur Facebook, vos données sont immédiatement récupérées soit pour être stockées bien au chaud dans une géante base de données, soit pour être réutilisées à bon ou mauvais escient dans le but de vous inciter à consommer selon vos préférences (vous savez, les fameux cookies).

Mais alors, en quoi la surveillance de masse est-elle un problème ? Dans une société de plus en plus incertaine où l’ennemi terroriste nébuleux peut être n’importe où, comment balancer à la fois notre sécurité et le respect de notre vie privée ?

“Nous avons neuf mois de vie privée avant de naître, ça devrait nous suffire”, disait le poète britannique Heathcote Williams. Si nous n’avions vraiment rien à cacher et que nous serions d’accord pour être sans cesse sous la surveillance du big brother, dans ce cas pourquoi ne pas retirer les rideaux de notre chambre, communiquer publiquement le numéro de notre carte bancaire et dire à des inconnus dans la rue nos secrets de famille ?

Pour mettre en évidence le dilemme mais également le paradoxe qui s’offre à nous, rien de mieux que d’observer ce qui se passe autour de nous. De manière très étrange, on observe deux phénomènes parallèles mais bien disctincts tout à fait en contradiction: D’une part, l’idéologie de la transparence promulguée par l’Etat Big Brother (aux Etats-Unis, par exemple) inquiète et indigne nombre de ses citoyens qui crient au blâme sur les caméras de surveillance, les outils de géolocalisation et toute une panoplie d’outils que les pouvoirs publics utilisent pour avoir une mainmise de plus en plus étroite sur notre petite vie privée. D’autre part, une habitude tout à fait assumée de livrer avec enthousiasme et impudeur sa vie super passionnante sur Facebook, Snapchat, Twitter ou Instagram semble devenu parfaitement normal. Les chiffres le confirment: En 2016, 90% des données existant dans le monde ont été créées au cours des deux dernières années seulement. De quoi remplir 10 millions de disques Blu-ray qui, empilés, atteindraient la hauteur de 4 tours Eiffel. Rien que ça.

Alors, allons-nous vers une “nouvelle transparence” ? Ou bien avons-nous tout simplement oublié les enjeux de l’équilibre entre une surveillance mutuelle pour le bien-être commun et le respect de détenir une vie privée, si tant soit peu l’on détienne encore une vie privée ?

Je ne suis évidemment pas la première à me pencher sur la question. De nombreux chercheurs et auteurs ont donné leur avis sur ce sujet, de Orwell à Huxley, en passant par  Edward Snowden et Julian Assange.

D’autres, moins connus, ont énoncé des thèses assez originales: D’après le philosophe Peter Singer, puisque les citoyens peuvent eux-mêmes exploiter les techniques de surveillance pour dénoncer les abus de pouvoir, la “nouvelle transparence” pourrait être aussi un facteur d’équilibre . Selon lui, les citoyens sont déjà convertis au culte de la transparence et utilisent eux aussi la technologie, mais au service de la liberté et de la moralité, non pas d’une prétendue volonté de protéger la population d’une éventuelle menace que l’on ne pourra jamais vérifier. Mais le problème qui se pose ici est justement que l’on met tout simplement à l’écart notre sécurité.

A l’inverse, il est possible de prendre le problème par l’autre extrême, c’est-à-dire par les célèbres dystopies racontées dans les romans 1984 de Georges Orwell et Le meilleur des mondes de Aldous Huxley. Plongeons-nous donc dans un monde imaginaire oppressant dans lequel un Etat omniscient surveillerait tous nos faits et gestes sans même que nous nous en rendions compte. Nous serions soumis et aliénés à une force métaphysique, un “œil providentiel” dont on ne connaît ni les origines ni les ambitions. Depuis notre naissance nous serions alors programmés pour agir selon la volonté de cette force toute puissante, puisqu’elle Sait. Pas besoin de prévenir la police qu’un individu suspect est dans les environs. “L’œil” le sait déjà. Nous n’aurions rien à craindre, puisque nous n’avons rien à cacher. Nous vivrions alors dans le meilleur des mondes, n’est-ce pas ?

   Il est important, lorsque l’on fait face à un problème de balance comme celui-ci, d’en prendre conscience dans un premier temps.

Ce fut le rôle des lanceurs d’alerte Edward Snowden et Julian Assange, qui ont comme levé un voile pour une bonne partie de la population sur la vérité de la collecte de nos données supposée nous “protéger” et qui s’avère être d’une ampleur phénoménale si bien que l’on emploie aisément le terme de Big Data.

C’est donc en toute connaissance de cause et en étant pleinement conscients de ce qui se passe actuellement dans le vaste monde numérique que chacun.e d’entre nous jugera vers quelle côté de la balance il faudrait pencher, et j’imagine que ce jugement dépendra de l’endroit où l’on vit et de notre ressenti sur l’insécurité ambiante.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *