Sérotonine ou la consolation

-Par Arthur des Garets

Et j’erre à travers tout, sans but et sans envie, 
Fouillant tous les plaisirs, ne pouvant rien aimer, 
N’ayant pas même un dieu tyran à blasphémer, 
Avant d’avoir vécu dégoûté de la vie.

Lassitude de Jules Laforgue (1880)

Si ces vers datent de 1880, ils pourraient malgré tout être de Michel Houellebecq. Il est vrai que l’auteur français le plus lu à l’étranger partage avec l’écrivain des Complaintes l’usage d’un écrit-parlé et surtout l’irrémédiable sensation de l’incomplétude, dont son dernier roman, Sérotonine, constitue un condensé.  

Dans ce nouveau roman publié quatre ans après Soumission, Houellebecq nous offre en effet un véritable concentré de ses thèmes de prédilections. Un personnage type de l’univers houellebecquien, Florent-Claude Labrouste, quarante-six ans, employé au ministère de l’Agriculture, comme le fut en son temps le narrateur de l’Extension du domaine de la lutte (1994), suit inexorablement – sans vraiment résister – la lente pente décadente de sa propre existence. Dans une déambulation un peu terne.

Il y a l’amour d’abord, comme invariable voie d’accès au bonheur, mais qui se voit rapidement balayé par des considérations d’ordre purement sexuelles. Incapable de lutter face à l’extraordinaire puissance du sexe et du sentiment narcissique dont découle son accomplissement, le narrateur voit ainsi l’espoir d’un bonheur stabilisé, durable, se fracasser sur la rive de l’altérité féminine et de sa tentation. Exactement dans la dynamique libre-échangiste étendu au domaine de la jouissance charnelle. Il peut néanmoins y avoir, bien sûr, quelques périodes de satisfaction – avec l’apothéose que constitue l’orgasme, dont la durée, limitée, renforce sans nul doute le caractère remarquable. Mais cette voie d’accès se voit définitivement rayée sous l’effet des antidépresseurs qui troquent la libido pour une existence moins pénible. Dans un raisonnement coût-bénéfice dont on questionne la logique tout du long.

Est-il vrai que parfois les êtres humains s’entraident 
Et qu’on peut être heureux au-delà de treize ans ? 
Certaines solitudes me semblent sans remède ; 
Je parle de l’amour, je n’y crois plus vraiment.

Fin de parcours possible dans La poursuite du bonheur (1997)

Il peut aussi y avoir, bien sûr, la voie de la satisfaction matérielle, celle procurée par exemple par une maison fonctionnelle, chaleureuse, située disons à Clécy, dans le Calvados, ou celle qu’offre plus tard, une chambre bien ordonnée, colorée, d’un hôtel Mercure du treizième arrondissement de Paris. L’alcool peut grandement aider. La cochonnaille aussi. Comme celle que vous sert au nouvel an un vieil ami qui vous raconte la triste réalité de son exploitation agricole dont l’inexorable disparition apparaît aussi claire qu’un phare dans la nuit. Et dont le caractère inéluctable se couple à une tradition familiale dont souffre cet ami, Aymeric d’Harcourt, qui n’est – il est vrai – plus à une souffrance près.  Noble plus désargenté qu’un vieux calice, il n’a d’ailleurs guère plus que des vaches à traire et à caresser. Pour tenter d’oublier le suicide annoncé de son exploitation face au bulldozer de la libre-concurrence enclenché par l’Union Européenne.

L’on pourrait aussi faire le choix, c’est commun, de se réfugier dans les bras rassurants de la religion. Qui lisse les angoisses, détermine le point d’arrivée de son passage sur terre et offre la sensation d’appartenir à une communauté d’origine divine. Ce qui constitue – il est vrai – une sacrée consolation. Mais il faudrait pour cela troquer sa moralité par une morale prédéfinie. Difficilement concevable, alors que l’on évolue bien davantage dans le royaume du libre-arbitre, seule véritable boussole – déboussolante – de notre société. Et dont l’angoisse dont elle accouche est le réel prix à payer. Avec un sacré coût pour chacun.

Car au fond il apparaît vain de résister. Chez Houellebecq, le réel vous rattrape bien vite. Il fracture les espérances, affermit le désespoir et gifle toute forme d’exutoire. Dans Sérotonine, il est encore une fois question d’un bonheur à porter de main, accessible. Mais c’est encore un bonheur raté de peu, un acte manqué, un glissement douloureux vers les abimes du néant.

Il y eut Kate enfin, la dernière de mes amours de jeunesse, la dernière et la plus grave, après elle on peut dire que ma jeunesse était terminée, je n’ai plus ces états mentaux qu’on associe habituellement au mot de “jeunesse”, cette insouciance charmante (ou au choix, cette dégoûtante irresponsabilité), cette sensation d’un monde indéfini, ouvert, après elle le réel s’est refermé sur moi, définitivement (p. 70)

Le “Baudelaire des supermarchés”, nous offre un de ses meilleurs crus en nous délectant d’une description alléchante d’un Leclerc, situé dans la ville de Coutances. Véritable univers de satisfaction à portée de main, il ne peut que ravir les exigences de la classe moyenne. Leclerc drive, station-service Leclerc, espace culturel Leclerc, agence de voyages Leclerc. Il manque un service funéraire de la même enseigne, ” mais ça semblait être le seul service manquant “ (p. 273)

Enfin il y a la révolte. Celle de Camus. Qui prétend rompre avec l’absurdité du monde par un engagement qui vous dépasse. Qui vous fait lutter pour une idée et vous fait basculer dans l’agir. Comme le dernier combat de ces agriculteurs du Calvados, luttant dans un désespoir émouvant face à l’agonie de leur métier. La même que celle des gilets jaunes. Alors il peut y avoir la radicalité, comme dernier engouffrement pour essayer de s’en sortir. La mort aussi. Il y a le choix. Au fond, pas vraiment non plus.

Le narrateur, Florent-Claude, accomplit ce que nous avons déjà tous fantasmé. Fuir du jour au lendemain. Quitter la ville. Sans prévenir. Dans Sérotonine, Houellebecq revient en force à son premier amour : la poésie. Celle qui fixe les sentiments par la structure et permet de tenir. Celle qui peut rassurer. En creux, Houellebecq ne fait rien sinon d’essayer de nous forcer à être exigeant avec notre propre bonheur. Dans un dernier sursaut de consolation.   

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