Silence, on bombarde

Victoria BRUNÉ
Photo: Reuters

Dans le tumulte tapageur des conflits du Moyen-Orient, un conflit oublié perdure et fauche des vies en masse. Le Yémen, le pays le plus pauvre du Moyen-Orient, s’enlise depuis 2015 dans les affres maudits d’une guerre qui a fait plus de 10 000 morts dont 2 400 enfants selon l’UNICEF.

En mars 2014, la rébellion chiite houthiste, soutenue par l’Iran, a lancé une offensive sur le pays et s’est emparée de la capitale Sanaa et du palais présidentiel. Le président Mansour Hadi, élu deux ans plus tôt, a dû prendre la fuite chez le géant sunnite, l’Arabie Saoudite.
Pour restaurer l’autorité du président Hadi et contrer l’Iran, une coalition de pays sunnites, dirigée par l’Arabie Saoudite traque les Houthis à coup de bombes.

Le Yémen se retrouve entre les mains sanglantes de ces deux puissances rivales profitant de l’apathie de la communauté internationale, la tête dans le sable.

Ce conflit a transformé le ciel yéménite en un orage inextinguible de bombes qui fauche, anéantit et garrotte sans pitié la population. La coalition menée par Riyad saigne le peuple yéménite à coups d’armes non conventionnelles dont des armes à sous-munition.

Villages, hôpitaux, écoles sont entre autres, la cible permanente de la rage destructrice de la coalition.

La population n’a de cesse de payer un lourd tribut à cette guerre dont elle n’est pas actrice. Les groupes armés mènent une expansion sanglante dans leur lutte de pouvoir et l’acheminement de l’aide humanitaire est rendu ardu par un blocus imposé par l’Arabie Saoudite sur le port d’Hodeïda, point de ravitaillement stratégique. Le pays sombre dans la pire crise humanitaire au monde et les secours peinent à parvenir à la population en détresse. Les bombes saoudiennes et les missiles houthis menacent au quotidien le peuple yéménite.

Engendrées par le brasier de la guerre, une épidémie de choléra ainsi qu’une famine laminent le pays tout entier dont les services médicaux saturés, sombrent dans une déliquescence mortifère ; cette crise mue les hôpitaux en mouroir sous les yeux impuissants des médecins.

Ce conflit oublié a généré 400 000 réfugiés suivant l’OIM. La plupart se réfugient à Djibouti ou en Arabie Saoudite qui tente de les repousser dans le brasier dont elle est même en partie grandement responsable.

En ciblant des civils innocents, Riyad ne se rend-t-elle pas coupable de violations du droit international stipulant l’obligation de protéger les civils en temps de guerre ?

Dans cette guerre d’influence entre Riyad et Téhéran, le Yémen brûle et se meurt, dans l’indifférence de la communauté internationale qui se drape pourtant dans un soi-disant costume de messie de la paix. L’« Axe du Mal » ne prend aucune forme dans ce cas figure, à l’inverse du tonnerre de protestations et d’imprécations contre les sicaires de la guerre en Syrie.

La Syrie et le Yémen ne sont pas logés à la même enseigne. Hélas un silence pusillanime règne sur les bombardements de civils yéménites. Les liens des grandes puissances avec le géant wahhabite, comme les contrats d’armements et pétroliers pour ne citer que ceux-là, prédominent au détriment de vies humaines innocentes. Selon les rapports de diverses ONG dont Amnesty International, la population sans défense voit se former des djebels de ruines et de cadavres.

Les condamnations ne tendent qu’à pourfendre principalement le rôle déstabilisateur de l’Iran dans ce conflit. Mais le silence sur les bombardements saoudiens appelle à des interrogations légitimes. Le Yémen a-t-il le malheur de ne pas être une « vache à pétrole » ? La valeur d’un peuple se mesure-t-il aux réserves d’or noir qui gisent sous ses pieds ?

Le secrétaire général adjoint aux affaires humanitaires, Stephen O’Brien a souligné que « le nombre de bombardements a été multiplié par trois, chaque mois, par rapport à 2016 » alors que « les affrontements armés ont, eux, plus que doublé ».

Par ce silence veule, il règne purement et simplement une complicité avec les crimes de guerre commis au Yémen. Camus disait « il y a sur cette terre des fléaux et des victimes et il faut, autant qu’il est possible, refuser d’être avec le fléau ».
En tant que porteurs de valeurs universelles, le devoir moral est de refuser d’être avec le fléau et d’élever la voix contre ces bombardements. « On ne fait pas la guerre pour se débarrasser de la guerre » – Jaurès.

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