Similitudes politico-religieuses

par Roberto Saverio Caponera

Aujourd’hui les yeux du monde sont rivés sur les élections égyptiennes et tunisiennes, pays « phares » de l’immense souffle libertaire qui a investi la quasi – totalité des pays du Maghreb et du Moyen-Orient. Dans les deux pays, la « peur » de voir les partis islamistes au pouvoir est sincère : en Tunisie, le parti « Ennahda » de Rached Ghannouchi arrive en tête dans tous les sondages ; alors qu’en Egypte, après la gigantesque manifestation du 29 juillet, les Frères Musulmans ont donné une preuve de leur poids dans la vie politique du pays. Nombreux sont les politologues, écrivains et journalistes qui s’interrogent sur le péril que représentent ces partis, considérés comme « barbares » et « rétrogrades ». Par contre, un grand nombre d’entre eux ont oublié que dans beaucoup de pays européens, notamment l’Italie, après la chute des fascismes voire même après l’effondrement du bloc communiste, les partis majoritaires étaient souvent d’inspiration chrétienne.

En effet  l’Italie d’après 1945 a été gouvernée incessamment jusqu’à l’arrivée de Berlusconi en 1994, par le parti de la « Démocratie Chrétienne », néanmoins ce n’est pas pour autant que le pays n’a pas évolué.

Pendant plus de 50 ans, cette immense formation d’inspiration ouvertement catholique, est restée au gouvernement, modifiant de manière durable le visage politique de l’Italie contemporaine.

Une question alors se pose : pourquoi avons nous peur des partis islamistes, alors que des pays européens ont vécu des situations politiques similaires ?

Cet article n’a pas pour but de défendre un point de vue, mais essaye juste un rapprochement historico–politique entre les mouvements démocrates – chrétiens européens et les mouvements islamistes qui se manifestent aujourd’hui.

Commençons par le commencement. Tout comme l’Egypte post – Moubarak et la Tunisie post – Ben Ali, en 1945 l’Italie sort de 20 ans de dictature mussolinienne. Les seuls partis capables d’une organisation nationale à grande échelle, sont la Démocratie Chrétienne aidée par les innombrables association religieuses (les scouts par exemple) et le Parti Communiste Italien. On retrouve les mêmes caractéristiques en Egypte et en Tunisie à ce propos. Les Frères Musulmans sont présents sur la scène politique depuis plus de 70 ans (ils l’étaient même avant l’arrivée au pouvoir de Nasser en 1952), et Ennahda joue en Tunisie un rôle politique depuis 1981. Restés sous couvert de la dictature (comme l’était la Démocratie Chrétienne), ces partis ont réussi dès le début à s’organiser de manière efficace, avec une hiérarchie déterminée et un savoir faire politique désormais acquis. Quant à la situation sociale, elle était comparable : des pays assoiffés de croissance économique et attachés à un sentiment religieux plus ou moins fort. On voit bien les similitudes entre la Démocratie Chrétienne et les partis islamistes en question.

Cependant, en lisant la presse et en écoutant les avis, s’agissant des partis islamistes, le démon en chair et en os semble se matérialiser sous nos yeux. Il faut, par souci de clarté et d’objectivité, rester rationnels et analyser les faits.

Souvent on entend dire que les partis islamistes sont dangereux car ils s’attaquent à des valeurs morales liées à la liberté de l’individu. L’obligation du port du voile, l’interdiction d’aliments considérés comme « impurs », en sont bien des exemples. Mais pour ceux qui ne le sauraient pas, la Démocratie Chrétienne aussi a longtemps interdit des libertés qui entraient en conflit avec la morale chrétienne. Le divorce n’a été accepté en Italie qu’en 1970, après une longue bataille politique, des recours en justice, et un référendum populaire imposé à tous. D’ailleurs, sortant du cadre italien : à Malte, le Parti Nationaliste d’inspiration fortement catholique, n’a légalisé le divorce qu’en 2011.

Souvent, on entend parler des franges les plus extrêmes de ces groupes : les ailes conservatrices et les mouvements à tendance salafiste, oubliant de fait la majorité des modérés intégrés dans ces partis. De même en Italie, le grand parti démo–chrétien abritait des courants plus conservateurs que d’autres, certains voulant même recréer des alliances avec les groupes néofascistes italiens comme le MSI (Mouvement Social Italien).

Les points en commun sont frappants.

A partir du moment où, généralement, un pays qui a souffert (économiquement ou politiquement) retrouve dans les valeurs religieuses une certaine stabilité, il est normal de voir des soutiens se cristalliser autour des partis revendiquant ces valeurs. Or, c’est le système politique qui va faire la différence. Si le régime mis en place fonctionne correctement, les sociétés égyptiennes et tunisiennes auront le temps d’aborder toutes les questions relatives à la religion et à la société, et pourront engendrer des débats concernant la place de l’Islam dans la société. Pour l’instant l’enjeu être celui de savoir si les partis islamistes présentent en effet un danger ou non pour les sociétés qu’ils entendent régir. Le débat reste ouvert.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *