Six ans plus tard : un « après » difficile pour la liberté d’expression en France

Par Noa Chasles.

Six ans après les attentats de janvier 2015, la cicatrice laissée par les frères Kouachi semble s’ouvrir un peu plus à chaque crise, laissant libre cours aux discours de haine en tout genre. La question épineuse de la liberté d’expression continue donc de ponctuer régulièrement le débat public français, omniprésence révélatrice de la difficulté de l’appliquer dans une société divisée. 

Pourtant, celle-ci a été établie par la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen en 1789, définie par la Déclaration universelle des Droits de l’Homme 159 ans plus tard et inscrite dans la Convention européenne des Droits de l’Homme l’année d’après. L’idée selon laquelle chaque individu dispose du droit inaliénable d’avoir une opinion et de l’exprimer ne date donc pas d’hier. Elle s’inscrit au contraire dans une histoire continue et commune, de la prise de la Bastille à la création de Twitter en passant par la IIIe République et les Trente Glorieuses. Hors du seul idéal démocratique que sous-tend nécessairement le respect de la liberté d’expression, c’est donc également son statut de pilier fondateur qui rend sa protection si nécessaire.  

Néanmoins, si l’idée de garantir la libre circulation des idées et des opinions est généralement unanimement partagée, cela ne la rend pas absolue pour autant. La loi définit donc certaines limites afin d’éviter des dérives violentes, sinon liberticides. Ainsi, l’atteinte à la réputation d’une personne, la discrimination et la haine à l’encontre d’un individu ou d’un groupe en raison de son appartenance religieuse peuvent faire l’objet de poursuites judiciaires. Ces restrictions jouent un rôle clé lorsque la liberté d’expression vient se heurter à d’autres droits, à l’instar de la vie privée ou du droit de croyance. La violence de l’assassinat de l’enseignant Samuel Paty en octobre 2020 montre d’ailleurs la relation dangereuse qu’entretiennent liberté d’expression et liberté de blasphème, tout particulièrement lorsque la première vient se heurter au fanatisme religieux. De fait, le blasphème, c’est-à-dire la critique d’une religion, n’est pas évoqué dans le droit français, le rendant par conséquent non punissable aux yeux de la loi. La nuance est on-ne-peut plus importante : en France, en vertu de la laïcité et dans la continuité de la liberté d’expression, il est ainsi possible de proférer des discours de haine envers une croyance mais pas envers des croyants. Aussi irrespectueux que l’on ait pu juger les propos tenus par Mila en janvier 2019, ceux-ci n’étaient donc pas susceptibles d’entraîner des conséquences légales.  

Réelle frontière ? Limites floues ? La nuance peut sembler ridicule : critiquer une religion violemment ou insulter ceux qui la pratiquent, quelle différence ? Qu’on approuve ou non les caricatures de Charlie Hebdo, l’acceptation de toute opinion demeure cependant le ciment sur lequel repose la liberté d’expression. C’est un dilemme éternel : plutôt favoriser un respect total des idées de chacun, au risque de diviser encore davantage la société, ou une tyrannie du politiquement correct qui s’éloigne de l’idéal démocratique ? Si les questionnements à ce sujet sont légitimes et nécessaires, le débat est rendu stérile et sans issue par des différends irréconciliables et des figures politiques qui craignent de se prononcer. Au lendemain de l’affaire Mila, les propos tenus par Ségolène Royal ont d’ailleurs été vivement critiqués par le reste de la classe politique. Elle avait ainsi déclaré : « Il y a une liberté de critiquer les religions, mais moi je refuse de poser le débat sur la laïcité à partir des déclarations d’une adolescente […]. Critiquer une religion, ça n’empêche pas d’avoir du respect, de l’éducation, de la connaissance, d’être intelligent par rapport à ce qu’on dit. Certainement pas d’ériger une adolescente qui manque de respect comme le parangon de la liberté d’expression », des propos qui ne défendaient pas suffisamment le droit de blasphème. Sans que cela ne justifie d’aucune façon l’avalanche de menaces de mort subies par la jeune fille, la question est légitime : entre véritable emblème de la lutte pour la liberté d’expression et cas symptomatique de l’ampleur que peuvent prendre des déclarations tenues sur la Toile, il y a un monde. 

De fait, à la complexité que suggère déjà le respect de la pluralité des opinions, est récemment venu s’ajouter le phénomène des réseaux sociaux. Des plateformes très accessibles et une possibilité d’expression infinie : à première vue, le terrain idéal pour une liberté d’expression sans limites. Pourtant, entre cancel culture, harcèlement de masse et fake news, les réseaux sociaux comportent également leur lot de dangers, tout particulièrement lorsque l’équilibre entre liberté et réglementation est aussi fragile. Dernier exemple en date : la fermeture du compte Twitter de Donald Trump. On peut s’en réjouir mais la censure (hors des limites de la loi) n’est jamais une bonne nouvelle pour la liberté d’expression, comme en témoigne les réactions inquiètes d’une grande partie de la classe politique française, du RN jusqu’à la France Insoumise. 

En France, la liberté d’expression a donc de fervents défenseurs. Pourtant, l’Hexagone n’apparaît qu’à la 34e place dans le classement de Reporters Sans Frontières sur le respect de la liberté d’expression dans le monde, un chiffre bien étonnant pour un pays si fier de son héritage révolutionnaire et de ses idéaux démocratiques. Le problème se dévoile alors dans toute sa complexité : l’image caricaturale de grands barbus kalach à la main, hurlant « Allahu akbar » à gorge déployée, si présente dans l’imaginaire collectif, ne peut durer éternellement. La liberté d’expression n’est pas seulement menacée par le débat qui entoure la notion de blasphème mais également par la mainmise d’une élite sur une majorité des médias traditionnels. Par l’influence exercée par le gouvernement sur les chaînes d’information. Par la difficulté pour les journalistes d’exercer leur métier. Par la méfiance générale de la population française face aux médias. Par l’écrasement progressif du politiquement correct sur le débat d’idées. Par le développement de la cancel culture. Protéger ce droit fondamental ne peut pas passer par la sélection des menaces auxquelles il fait face, surtout quand celles-ci sont fortement instrumentalisées. 

Sous le voile doré des millions de #JeSuisCharlie, l’union illusoire rêvée n’aura en tout cas pas duré bien longtemps.

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