Tarek Zanina: l’interview avant son départ du Milady

Aujourd’hui, notre cher Milady propose ses derniers kebabs avant de fermer définitivement ses portes. A cette occasion, LeZadig a accordé une interview à Tarek Zanina, cet homme qui a su faire du Milady un endroit convivial, voire familial, où nous étions toujours les bienvenus pour savourer les fameux kebabs. Voici donc cette entrevue où Tarek se livre à nous, évoquant son passé, son expérience au Milady, son opinion sur Menton et sa politique, et enfin ses projets d’avenir.

Par Yasmine Bachouchi

MiladyLZ: Depuis combien de temps êtes-vous installé à Menton? Quel a été votre parcours?
Tarek: J’ai grandi en France, et à 10 ans je suis allé en Tunisie avec mes parents. A l’âge de 17 ans, voulant revenir en France pour étudier, je me suis installé à Menton. C’était en 1992. Pour des raisons personnelles, je n’ai pas pu poursuivre mes études comme je l’entendais, et j’ai commencé à travailler. Entre 1992 et 1998, j’ai été cuisinier puis serveur dans plusieurs restaurants à Monaco. Ensuite je me suis reconverti en commercial dans les denrées alimentaires. En 2011, j’ai repris la gestion du Milady, qui existait depuis 6 ans déjà!

LZ: cela fait donc 8 huit ans que le Milady existe! Pensez-vous que son ouverture ait un quelconque rapport avec l’ouverture du campus de SciencesPo MOM  à Menton?
Tarek: Je ne pense pas que la création du Milady ait été faite par rapport à l’ouverture du campus de SciencesPo, mais la clientèle SciencesPo est très privilégiée au Milady!

LZ: parlez-nous donc de votre expérience au Milady, vos difficultés, vos succès, votre relation avec les élèves de SciencesPo?
Tarek: Comme je le disais, le Milady existait depuis 6 ans que j’ai repris l’affaire. Les deux premiers mois ont été assez difficiles, il fallait trouver le bon compromis pour faire marcher le restaurant. On ne pouvait pas faire de véritable restaurant à thème, on pensait plutôt à mettre tout le monde d’accord, et nous concentrer sur des menus de valeur sûre. A mon arrivée, les pronostics donnaient une durée de vie de 6 mois au Milady, j’étais évidemment sous pression. Heureusement, mon frère Momo, qui travaille en cuisine, est une personne très zen, c’est parfois déconcertant d’ailleurs, mais à nos débuts sa sérénité m’a été très bénéfique, elle a su compenser ma nervosité (rires). Nous avons parcouru ce chemin ensemble, et nous avons réussi: nous avons rajouté des sandwichs au menu, obtenu une licence d’alcool, et en 2 ans, notre chiffre d’affaires a été multiplié par 4! En arrivant au Milady, une jeune fille m’a présenté SciencesPo en me demandant un partenariat, et depuis ce temps nous avons ce fameux «menu étudiant». Les étudiants ont commencé à venir très souvent, et sont à l’origine d’une bonne partie de notre chiffre d’affaires. Je voudrais d’ailleurs remercier votre BDE,  qui a bien travaillé en amont, le message sur la formule est passé assez tôt, et le démarrage avec Sciencespo s’est fait naturellement dès le mois de septembre.

LZ: Concernant les étudiants de Sciences Po justement, avez-vous remarqué une évolution ces deux dernières années?    
Tarek: En effet, vous êtes déjà plus nombreux aujourd’hui, et puis je vois beaucoup plus d’anglophones, plus d’Egyptiens. J’ai maintenant quelques habitués, certains m’appellent même «Ammi»! J’admire la clientèle SciencesPo, on peut voir que vous avez un certain niveau d’éducation, une fois j’avais une table de 10 personnes d’un collège X à Menton et une table de 20 personnes de SciencesPo, et ces 20 personnes ont été plus faciles à gérer que les 10 autres. D’ailleurs, quand j’entends parler de la police qui vous harcèle, je ne comprends pas, ils ne doivent pas être habitués aux jeunes!

LZ: en parlant de police et d’ordre public, que pensez-vous de la montée du FN à Menton?
Tarek: Le FN présente des chiffres choquants à Menton, mais ça ne nous empêche pas de vivre c’est-à-dire qu’ on ne voit pas les actes qui vont avec : le vote FN, ça reste raciste et xénophobe, mais le fait qu’il monte ne les rend pas plus violents. Ce qui fait que je m’en méfie encore plus, car ils sont plus organisé: aujourd’hui ils ne disent pas tout ce qu’il pensent, ils sont plus fourbes et cachent bien leur jeu. On ne sait pas ce qu’ils prévoient s’ils arrivent au pouvoir, on ne connaît pas bien « l’ennemi ». Il y a un aspect  malheureux dans cette réalité, le FN existe grâce à la misère, le manque de travail, mais il faut faire avec. Je pense tout de même que le maire M.Guibal va rester, tout le monde finira par se rallier de son côté, et si ce n’est pas lui qui est réélu, ce sera sa femme (Sénatrice).
Je n’ai pas senti d’attitude FN, en 20 ans, aucune parole raciste ou méchanceté gratuite ne m’a été destinée, je fréquente tout le monde ici. Les personnes âgées, très présentes, sont d’anciens mentonnais pas si racistes que ça, ils sont sympathiques: aujourd’hui quand quelqu’un est raciste, il temporise et ne le montre pas, ils mettent quelques fois des bâtons dans les roues vis-vis des étrangers, mais cela n’atteint pas des degrés gravissimes. Vous savez, sur les 30% de FN il doit y avoir 15% de racistes purs et durs : un sentiment de «y’en a marre» émerge , les derniers gouvernements ont été incompétents.
Les mentonnais ont vécu de belles années : les 30 glorieuses, la prospérité de la France, et ils voient aujourd’hui leur niveau de vie baisser à un niveau visible. On assiste à un cri de ras le bol : entre les élections présidentielles, on remarque toujours la montée du FN, mais aux élections ça baisse, et c’est le  jeu classique des extrêmes.

LZ: Pourquoi la mairie rencontre t-elle des problèmes avec les jeunes selon vous?
Tarek: L’électorat de M.Guibal est constitué de personnes du troisième âge, qui viennent passer leur retraite à Menton. Cet électorat du 3e âge impose que Menton reste calme, c’est pour cela que la mairie doit répondre aux plaintes contre nuisances sonores. En ce qui me concerne,  en deux ans, je n’ai eu aucun problème pour les autorisations de terrasse, d’alcool, j’en ai bénéficié par la procédure normale, sans interventions particulières. Les autorités n’abusent jamais avec les interdictions, je n’ai pas rencontré de problème avec les services d’hygiène étant un restaurant kebab, contrairement à d’autres villes.
On a donné des locaux à des jeunes qui n’ont pas fait ce qu’il fallait. Il y a aussi aujourd’hui des problèmes avec les normes de sécurité, et cela coûte cher à la mairie. C’est vrai qu’à Menton on impose d’arrêter toute activité à 1h du matin, ce qui est particulier, mais c’est une fois de plus dû à l’électorat de 3ème âge.

LZ: C’est vrai que la proportion de jeunes est très réduite par rapport à celle des personnes âgées!
Tarek: Certainement, mais aujourd’hui, il y a beaucoup plus de jeunes qu’à mon arrivée en 1992: avant il n’y en avait simplement pas, et à 19h, les rues étaient désertes. D’ailleurs, SciencesPo est un bel apport, c’est une source de jeunesse intéressante et enrichissante.

LZ: C’est vrai qu’à partir d’une certaine heure les rues sont vide, mais comment expliquer cette effervescence de restaurants à Menton?
Tarek: Elle est arrivée avec l’effervescence immobilière dans les années 1990. Ensuite, avec le passage à l’euro, des restaurants ont été investis par les Italiens, ils ont aussi acheté beaucoup de biens immobiliers ici. Il y avait donc plus de demande, et il fallait s’adapter à cette demande croissante. Si Menton avait un fonctionnement normal, comme avant,  les restaurants marcheraient tous, mais la crise pèse sur les habitants. En été, quand la population triple, les restaurants marchent bien de nouveau.

LZ: Est-ce que le Milady souffre quand ce n’est pas «la saison»?
Tarek: A ma grande surprise, non. Il y a évidemment moins de clients, mais nous en avons assez pour faire tourner la boutique. D’ailleurs, notre couscous a toujours autant de succès!

LZ: Qu’est-ce qui rend votre couscous si spécial?
Tarek: C’est ma mère qui fabrique la semoule de façon traditionnelle en Tunisie, et je fais apporter cette semoule ici. Elle se réunit avec ses voisines et elles font de la semoule de manière très traditionnelle, elles la font cuire en trois étapes: la première est une cuisson simple, la deuxième est une cuisson avec des épices, et pendant la troisième cuisson on rajoute d’autres épices. Enfin, les grains de semoule sont séchés au soleil, et la base du couscous est prête! Je la fais ensuite apporter ici par bateau, et nous en faisons notre couscous Milady!

LZ: malheureusement, le Milady ferme ses portes aujourd’hui, pourquoi?
Tarek: Le Milady ferme parce que je n’ai pas trouvé d’accord avec le propriétaire des lieux. J’étais en location et je voulais acheter le local, mais en voyant le succès du Milady, le propriétaire a décidé d’augmenter le prix d’achat de 50000 euros par rapport à l’accord initial, et ce n’était plus dans mes frais, ça ne me permettait pas de rentabiliser mon travail.

LZ: comptez-vous rouvrir le Milady?
Tarek: Je prévois d’ouvrir un autre Kebab à Menton , mais il ne s’appellera pas le Milady. Il n’y a rien de concret pour le moment, je suis toujours à la recherche du local. Il n’y aura certainement rien avant le mois de février. Mais le Milady existera toujours, il sera simplement repris par quelqu’un d’autre, qui transformera la sandwicherie en brasserie.

LZ: pas de regrets_?
Tarek: Le Milady a été pour moi et mon frère Momo une très belle expérience, je n’ai aucun regret, c’était la première affaire que je gérais en tant que patron, et je savourais chaque instant. Je considère que je m’en suis bien sorti et je ne compte pas m’arrêter en si bon chemin. Maintenant je prendrai des vacances d’un ou deux mois en Tunisie pour revoir ma famille, ayant consacré beaucoup de temps à la sandwicherie ces dernières années. Je n’ai pas beaucoup vu mes enfants, mais gérer le Milady a été une expérience très stimulante pour moi.
(Citations d’un client habitué:
« Il a mis son âme dans le Milady »,
« Ici on se sent comme à la maison »)

LZ: comptez-vous quitter Menton un jour?
Tarek: Je pense quitter Menton pour aller en Tunisie, mais si je quitte Menton, ce serait pour des raisons professionnelles. J’ai un projet à long terme d’investir là-bas, mais j’ai la chance de me sentir bien en France, et je vis très bien ma double culture: Menton est une bonne ville pour élever mes enfants, et je me sens rattaché à la Tunisie, je pense que c’est une force d’avoir deux «chez-soi».

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