Terikhna ou le réveil intelligent de l’identité collective

@Cathlin Buckley

Jeudi 6 février 2020, 18h00, théâtre Saint-Exupéry à Menton, une queue longue de plusieurs mètres ne sait plus trop quoi attendre du spectacle produit par l’Arab Student Organization dont la communication finement préparée avait annoncé un show hors du commun. A la sortie, c’est une succession continue de compliments. En une heure de spectacle, l’association a mêlé talents estudiantins, créativité, poésie et histoire pour livrer une prestation d’une qualité exceptionnelle. Peut-être faudrait-il commencer par souligner l’incroyable labeur fourni par l’ASO, dirigée par Daliah et Hashim, à cette occasion : costumes orientaux, textes, paroles de chanson et traduction sur un diaporama projeté, décors scéniques…tout a été finement pensé et préparé en amont, de sorte que tout le public a d’abord été ébahi par la performance technique des talents et de l’association. 

Emouvant, détonnant, somptueux

Pourtant, loin d’avoir succombé à la rigidité de la technique, la production est demeurée incroyablement humaine et humaniste. Emouvant, le spectacle l’est d’abord parce qu’il prend le parti pris assumé de raconter une histoire éprouvante, faite de souffrances et surtout d’oppression politique. Le monologue de Rym, qui incarnait manifestement une cause qui lui tenait à cœur, n’est pas sans rappeler la fatalité et la peine des tragédies grecques ; il en va de même pour les mimiques faciales des acteurs lors de l’accord de Sykes-Picot qui évoquent là-aussi les masques exagérés des acteurs grecs. La douleur le dispute pourtant à l’héroïsme, et c’est ainsi que le spectacle en devient détonnant. Loin de se contenter de narrer une histoire victimaire et d’assommer son public par l’affliction, Teriknha se proposait au contraire de le surprendre. Ainsi la combativité des révolutionnaires maghrébins contre les colonisateurs, mais également, les références aux révolutions actuelles qui secouent le Moyen-Orient, et celles, passées, des Printemps arabes. L’explosion violente n’est pas que celle de la tristesse : elle est aussi celle du combat. Finalement, c’est une scène éminemment somptueuse qui s’est présentée face à nous. Somptueuse, car elle rayonnait d’ingéniosité et de conviction. Une force inconnue et inexplicable se dégageait des yeux des acteurs, dont on présentait bien qu’ils racontaient tous quelque chose d’important et de poignant pour eux. C’est le pari gagné de n’avoir choisi que des talents venant de ce monde arabe : une émulsion artistique et intellectuelle infusait de la scène, comme une explosion soudaine de voix qui ne demandaient qu’à s’exprimer, et qu’on n’entend pas assez. Il est rare, à Sciences Po, de sentir des élèves prendre autant de plaisir à réaliser quoi que soit. Jeudi 6 février, nous avons vu des étudiants touchés et animés par une cause, l’exprimant avec somptuosité sur scène. 

L’art pour valoriser, l’humour pour inclure

Cette cause, elle était assumée : réveiller une fierté arabe, trop longtemps opprimée par l’impérialisme occidental. Et quoi de mieux que l’art pour révéler la grandeur d’une civilisation ? Fait remarquable, ASO a intégralement puisé de références arabes pour monter le spectacle : Fayrouz, Adonis, des poètes palestiniens, des danses orientales, des textes en arabe… Il n’est pas question de verser dans l’orientalisme, pour une association dont l’intérêt est justement de se détacher de la vigueur orientaliste qui sévit sur le campus. Non, pour l’ASO, le monde arabe est un monde à prendre au sérieux, avec ses traditions, ses histoires propres, sa langue et ses dialectes dont le spectacle rendait justement compte de la diversité. Nul besoin de références occidentales pour raconter une histoire arabe : c’est tout le but d’un show qui voulait d’abord montrer qu’une histoire arabe écrite par des arabes est possible.

Le risque aurait été de tomber dans un panarabisme ou un nationalisme arabe stérile, archaïque et excluant pour les étudiants du campus ne venant pas de cette histoire. Piège évité, car ASO a montré qu’il était possible de réveiller les consciences arabes en incluant tout le monde. Par des subterfuges subtiles dont l’humour est une arme éloquente. En témoigne le choix d’étudiants incarnant le prototype du blanc colonisateur pour présenter les dignitaires français et anglo-saxons lors des accords de Sykes-Picot. En témoigne la déclaration d’indépendance d’Israël proclamée par Jacob. 

Finalement, rien de très original : l’art et l’humour comme armes universalistes, pour atteindre l’universel en partant du particulier, toucher le monde tout en réveillant des consciences définies. Mais l’on avait tant oublié à Menton, qu’il était possible de porter un regard sérieux, artistique et non-orientaliste, sur l’identité arabe, que le show est venu nous rappeler notre rôle, à nous, d’étudiants de la zone Moyen-Orient : faire vivre une région du monde, autrement que des étudiants d’autres universités, peu connaisseurs, le feraient. 

Repenser l’identité sur le campus

On peut par ailleurs penser ce que l’on veut du contenu du spectacle. On peut lui objecter parfois des aspects victimaires. On peut lui reprocher un manque de finesse et de subtilités -mais est-ce possible de faire mieux en une heure et avec les moyens disponibles ? On ne peut pas aimer son parti pris politique -mais comment empêcher des étudiants en science politique de faire de la politique ? Mais il faut absolument lui reconnaître une chose : pour la première fois à Menton, l’identité du campus a été réveillée de manière à la fois sérieuse et légère, intellectuelle et artistique, profonde et émouvante. Loin des chants de campus, loin des déguisements orientalistes du Minicrit, loin des sempiternelles caricatures d’étudiants représentant le campus à coup de « Ummah », « Shababes » et autres « mécréants » -autant de folklores qui font, eux-aussi, l’identité du campus, mais qui ne doivent pas la préempter intégralement comme c’est trop souvent le cas-, « Tarikhna » a réveillé de manière intelligente l’identité moyen-orientale et arabe de Menton. Et l’on aimerait bien que les « Mentoniyah Mentoniyah » et les « Mentonnaises » -dont on peut par ailleurs penser du bien- laissent plus souvent la place aux arts et à la littérature arabes pour souder des promotions.  

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