Un buzz meurtrier

Par Malek Lakhal

Le mois écoulé aura été marqué par un accès de violence des plus marquants pour le monde musulman. En effet, après la diffusion sur Youtube d’un court métrage particulièrement insultant pour Mohammed, le prophète de l’Islam, les musulmans, dans beaucoup de pays, aussi bien au Pakistan qu’au Liban sont sortis manifester leur colère. Ceci s’est soldé par la mort de l’ambassadeur américain en Libye, le 11 septembre dernier ainsi que la mort de 4 tunisiens dans l’assaut de l’ambassade américaine à Tunis. Les pays arabes, à travers l’agitation salafiste, ont largement pris part à ces violences. Ajoutez à cela la polémique que s’est empressé de créer Charlie Hebdo, aggravant des tensions déjà très fortes et suscitant l’embarras au sein du gouvernement français, forcé de fermer ambassades et écoles dans des dizaines de pays par peur des représailles. Mais que faut-il retenir de ces événements ?

Tout d’abord, l’ampleur d’une réaction, qui peut sembler pour beaucoup incompréhensible. Ça l’est! Et cela, même quand on vit dans un pays arabe et que l’on est soi-même arabe : Pourquoi ce besoin permanent de défendre un Dieu tout puissant et transcendant ? Pourquoi chaque attaque est-elle perçue comme menaçant toute la communauté ? Leur foi en Dieu est-elle si faible qu’ils se sentent obligés de défendre sa sacralité pour tout et n’importe quoi ? La notion de sacré intouchable est omniprésente au sein des sociétés arabes. Bien heureux celui qui attenterait au sacré sans susciter de réaction violente. Car dieu, l’islam sont un tabou parmi tant d’autres dans la société arabe. Il est même le plus grand des tabous. Personne, même les plus anti-religieux n’osent s’attaquer à l’islam, sachant pertinemment qu’il s’agit là d’un combat perdu d’avance. L’islam est omniprésent, dans tous les aspects de la vie quotidienne, du langage aux habits en passant par les chants coraniques audibles dans les rues. L’islam englobe la culture spontanément. Il est donc constitutif de l’identité (comme il l’a été durant les quatorze derniers siècles), ce qui le rend encore plus sacré. Lorsqu’il est attaqué c’est l’identité même qui est attaquée, quasiment l’existence qui est attaquée. Dans des pays qui ont connu en moins de deux siècles des changements du tout au tout, l’omniprésence de l’islam rassure : il est un des rares aspects de la vie d’antan qui n’a pas été emporté par la modernité. Et pendant des années, où l’islam politique a été réprimé (alors que pour une bonne partie de la population il semble parfaitement naturel), où la mobilisation de masse ne s’est faite que pour des causes nationalistes, tentant sans succès d’isoler la religion de la culture et de la politique, l’islam n’a rien perdu de son influence. Il en a sans doute même été renforcé quand on voit la vague islamiste qui déferle sur le monde arabe.

Alors, quand la religion est attaquée par « les affreux mécréants responsables de tout nos maux depuis 50 ans », la réaction ne se fait pas attendre, quitte à atteindre des proportions meurtrières.

Car il ne faut pas oublier que le réalisateur de ce film amateur est américano-israélien, cumulant donc à lui seul deux nationalités des plus honnies dans le monde arabe. Il faut également rappeler que dans les pays arabes, une assez grande partie de la population, toutes classes confondues, croit en une théorie du complot où américains et israéliens s’unissent dans le but de détruire l’islam. Cette vidéo n’a été à leurs yeux qu’une preuve irréfutable de l’existence du complot. Ce qui est assez coquasse, c’est qu’une autre partie de la population croit en une autre théorie du complot qui dit que les États-Unis sont à l’origine du printemps arabe et ont aidé les islamistes à accéder au pouvoir, par le biais du Qatar. Les États-Unis sont donc aux yeux de beaucoup, un pays suspect, accusé de semer la discorde dans l’islam depuis plus d’un demi-siècle.

Enfin, dernière chose. Il faut noter l’aspect global de ces manifestations, elles ont toutes lieux un vendredi après la prière. L’éloignement géographique des pays n’influe en rien. Tous répondent à l’appel de la religion, tuent pour elle. On voit là les effets clairs de l’emprise salafiste radicale sur le monde musulman, croyant retrouver la grandeur d’antan en appliquant aveuglément l’islam et en éliminant toute personne mettant à mal l’islam. Ces pays ont connu tant d’échecs, tant d’affronts que cette logique est devenu particulièrement séduisante. Et les salafistes, à travers les mosquées et grâce à leur financement saoudiens, encadrent ces mouvements sans que l’État puisse faire quoi que ce soit de peur d’être taxer d’État mécréant.

Si on sort un peu de l’échelle du monde arabo-musulman et que l’on se place en Occident, on voit que le gouffre entre ces deux mondes est plus béant que jamais. On questionne la place de l’islam dans la république, le vote identitaire se fait de plus en plus nombreux, on s’étonne des évolutions d’un printemps arabe que l’on avait cru moderniste. L’incompréhension fait place à la méfiance et bientôt à la haine. La vidéo en question était un simple geste de mépris et de haine, à laquelle la réponse a été encore plus haineuse. Les caricatures de Charlie Hebdo accentuent encore un gouffre qui ne cesse de s’accroitre. Dans un monde qui se vante des bienfaits de la mondialisation, l’on se félicite de la rapidité de circulation de l’information, mais on ferme la porte au dialogue, s’enfermant derrière des murailles identitaires respectives, rendant plus difficile encore le moindre progrès en matière de destruction du tabou religieux dans le monde arabe. La responsabilité est ici partagée. La rue arabe n’explose que lorsque l’on touche à son sacré, à son ciment social, mais elle est incapable de se mobiliser pour réclamer une vraie justice sociale, de la liberté et une refonte totale de l’appareil sécuritaire. La rue européenne ne voit dans ces violences que de la sauvagerie et conclut que, finalement, les musulmans ne sont vraiment pas fait pour la démocratie.

Le progrès se construit. Ce n’est que par des conditions de vie décentes, une éducation performante qu’on enraye le salafisme, véritable machine à vendre du rêve à des jeunes dépourvus d’issues. En attendant, la misère de masse creuse la tombe d’une société, tombe où le salafisme s’engouffre avec joie. Et aucun changement ne sera à noter tant que la condition socio-économique restera inchangée.

 

 

 

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