“Un seul être vous manque et tout est dépeuplé”

@DailyMentonPhoto

By Tom Azoulay.

C’est là que j’ai pris mon premier repas. Fin août ou début septembre, je ne sais plus trop. Mais il faisait chaud. Une belle journée. Le soleil d’été qui tape encore sur la peau. Je ne me souviens pas tant que ça du discours de bienvenue, seulement peut-être l’allusion d’El Ghoul aux Menton babies. En revanche, j’ai cette image très précise de ce petit resto. Fin de rue Longue, quand le passage étroit s’ouvre sur la Place du Cap. Chaises blanches, tables grises, des deuxièmes années déjà attablés. On s’assoit, on commande, et puis tout commence. Le début d’un an et trois-quarts au campus de Menton, d’un an et demi à manger au Milady…

S’il est un record que je détiens parmi la promotion c’est sans doute celui-là. À raison d’une présence sans faille deux à trois par semaine au cours de ma première année et d’une assiduité hebdomadaire toujours honorable lors de ma deuxième, je fus sans doute le plus gros consommateur de « sandwich kebab sauce algérienne ». Alors même que mes colocs se ramenaient avec leurs Tupperwares sur le campus, que les uns préférait la Brioche dorée plus « healthy » et les autres le McDo plus « corporate », c’est avec un point d’honneur que je donnais mes 5€ et repartais avec mon kebab, mes frites et parfois un thé. Et à mesure que les mois passaient, que le soleil se faisait de plus en plus haut et de plus en plus chaud dans le ciel mentonnais, qu’un groupe de potes se formait, c’est le Milady qui se remplissait. Bientôt, il fallut mettre deux tables côte à côte ; parfois trois, et le temps d’un kebab c’est Apéro qui se réunissait. Alors on goûtait à la saveur de tout ce qui faisait Menton, l’espace d’un midi. Étrange au début, différent de ce que chacun de nous avait connu dans sa ville. Mais c’était une saveur irrésistible, qui nous poussait à revenir trop de fois. Revenir, revenir jusqu’à que tout ça devienne si familier. À s’assoir tant de fois au même endroit qu’on aurait pu y inscrire nos noms sur les chaises ou en garder une en souvenir. Ce qui nous paraissait étrange devint une habitude.

Le Milady était au kebab ce que Gar Hira était à la soirée étudiante, ce que Menton est à Sciences Po

Un lieu qu’on connaissait par cœur. On prenait nos propres commandes, cinq fois le même sandwich. Parfois plus.  Parfois même une pizza se rajoutait. On pensait y aller trop de fois, on se jurait de pas enchainer deux jours de suite. Mais c’était trop bon et on aurait eu tort de pas rompre nos promesses. Les meilleurs moments c’étaient ceux-là, ceux improvisés, à se demander qu’est-ce qu’on faisait encore autour de cette table. Les mêmes sandwichs, les mêmes frites, le même thé à la fin mais surtout les mêmes potes. Tout paraissait trop beau et tout s’en est allé trop vite. C’est le premier nuage qui s’est profilé au-dessus de la mer. Un nouveau kebab, une rumeur d’un bar à chicha. Au final, on s’en est peu soucié, pourtant dès le début du second semestre un bout d’âme de ces années ici s’en était déjà allé. Et puis il n’y a pas eu de bar à chicha et le nouveau kebab n’a jamais eu le même goût. Alors, il ne reste que les souvenirs, des moments arrachés au passé pour vibrer encore une dernière fois. Comme ces fois où le débat faisait rage à savoir s’il fallait prendre baguette ou galette. Comme ces fois où les premiers arrivés commandaient pour les derniers. Comme ces fois où les commandes se mélangeait entre la cuisine et nos tables. Comme cette fois où la sauce algérienne devint la meilleure sauce au monde. Comme ces fois où l’on débriefer des soirées du week-end. Et comme ces innombrables fois où l’on profitait : des potes, des histoires, de Menton. Le Milady était au kebab ce que Gar Hira était à la soirée étudiante, ce que Menton est à Sciences Po. Petit, pas prévu pour ça, mais symbolique. Preuve qu’il ne fallait pas grand-chose pour animer la Ummah. Il ne fallait rien, en fait, juste deux cents étudiants et la même joie d’être ici, en vert et contre tout.

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