Une pensée sur le voyage

Par Raphaël Beauregard Lacroix

Tous les peuples en sont nés, peut être à l’exception de certains groupes d’Afrique subsaharienne, qui pourraient clamer habiter le même lieu depuis le début de l’humanité. Le « voyage » originel peut être plus ou moins loin ou rapproché, mais pour la plupart, il est très lointain et remonte souvent à la sédentarisation entamée il y a plusieurs milliers d’années. Ce voyage aboutissant à la sédentarisation se déroulait sur plusieurs générations et le résultat était irréversible. Les nomades « indo-aryens » d’Asie centrale qui ont migré pour s’établir sur ce qui est aujourd’hui le Pakistan et le Nord-Ouest de l’Inde n’ont jamais décidé de retourner « à la maison ».

Sur toute l’histoire de l’humanité, le phénomène colonial est donc tout à fait original, mais surtout récent. En 2008, la ville de Québec a fêté son 400ème anniversaire. 400 ans? Hum! Ça semble bien peu ; et c’est probablement assez pour garder encore une certaine mémoire de ces voyages de colonisations, dont tous les descendants d’Européens sur le grand continent américain sont des descendants. Car ce sont les seuls, à date, qui gardent une mémoire de la « maison ». En tant que Québécois qui voyage vers la France, je reçois souvent des commentaires quant à mon retour à une supposée mère patrie, vers l’origine de mes origines, tout comme d’autres Canadiens s’identifiant aux Ecossais, ou des Américains s’identifiant à l’Irlande. La mémoire des origines souvent peu nobles des colons, dormante dans notre esprit, contraste alors avec la romantique Europe, pleine de cette vieille noblesse et de ces traditions – nous semble-t-il. Nous la voyons ainsi, car c’est ainsi que nous désirons la voir ; car c’est ainsi que nous nous en rappelons.

L’espèce invasive et transplantée que nous sommes donne une vie particulière à nos villes ; un air de cosmopolitisme depuis longtemps oublié dans l’Europe des nations. Tous, en effet, se sentent à leur place dans la nouveauté de la ville américaine (car cela concerne aussi l’Amérique du Sud!), encore malléable. Chacun y trouve son coin, chacun se taille une part du gâteau, alors que Paris par exemple, est si lourde ; comme si, en grattant un peu, un bâtiment, on verrait la brique du 17e siècle et en grattant plus, la pierre du 12e. C’est justement cet enracinement qui n’arrête pas d’émerveiller autobus après autobus de touristes américains mal habillés.

Inversement, la modernité (philosophique) de l’Amérique enivre toujours nombre d’Européens. Cette cohabitation d’apparence plus pacifique de différentes cultures est une réalité ; c’est ici, à Menton, que je me suis rendu compte qu’à l’école primaire, j’ai longtemps eu un ami musulman, arabe, mais que jamais il ne m’est arrivé de le voir ainsi. Il avait la peau brune et s’appelait Ali, venait très certainement du Maghreb. Mais il parlait français, comme moi. Jamais je ne l’ai perçu comme un étranger, mais surtout, jamais mes parents ne m’ont fait de commentaires à son sujet.

Certes, cet état des choses peut avoir plusieurs causes. Des politiques d’immigration restrictives, une catégorie d’immigrants qui a peut être une volonté de s’intégrer de manière particulière, un éloignement géographique des sources d’immigration, qui rend impossible l’arrivée de barques de fortunes sur les côtes américaines (ou par du côté Est, à tout le moins). Ces causes, qui n’ont rien à voir avec une essence du pays ou de ses habitants, peuvent être tout à fait justes : mais le résultat reste le même. Chacun semble toujours y trouver sa place.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *