Vivre seul pour la première fois

Par Samy El Maloui.

11h44. L’heure de mon réveil et première bonne nouvelle de la journée, je me dis qu’aujourd’hui, je suis plus matinal qu’à l’accoutumée. Une fois n’est pas coutume, j’ai encore malencontreusement raté le cours magistral d’Institutions Politiques de l’éminent professeur Tusseau, pour la 6ème ou peut-être la 7ème fois, je ne les compte plus. Cela va faire bientôt 1 mois que j’habite seul dans cet appartement, qui représente à lui seul le symbole d’une longue et inexorable déchéance (ce n’est pas grave, je rattraperai tous les cours magistraux avant les finals qu’il disait).

Comment en suis-je arrivé là ?

Il est nécessaire de réaliser une petite rétrospective. Début septembre 2020, j’arrive dans mon appartement dans le but d’y vivre de manière solitaire pour la première fois. Il correspond exactement à ce que je souhaitais pour une première année dans le supérieur en étant fonctionnel, et surtout agencé de manière cohérente. Cerise sur le gâteau, la vue sur le centre-ville de la cité mentonnaise est absolument magnifique et rêvassant, je me vois déjà prendre mon petit déjeuner sur la terrasse chaque matinée, en révisant mes cours comme le ferait un étudiant assidu (ma terrasse n’a absolument jamais vu cette scène de tout le semestre, qui il est vrai, est digne d’un mauvais film français).  Je chéris déjà cette liberté que m’offre le fait de vivre seul et je voyais déjà une année où je serais organisé et rigoureux dans mon apprentissage des enseignements proposés (rires dans la salle) tout en profitant de la vie étudiante et des multiples richesses sociales qu’elle propose. Les premiers jours se passent sans encombre et je découvre peu à peu mes chers camarades sciencespistes (l’élite de la nation selon une légende persistante à travers les âges). Mais assez tôt, un problème inopportun se pose. Vivre seul implique donc par la force des choses de cuisiner tout seul, et c’est un euphémisme de dire que ce n’est pas le domaine où je suis le plus compétent. Ainsi, chaque soir, se pose un choix ô combien cornélien qui est toujours finalement guidé par mes papilles gustatives : farfalles, tagliatelles ou coquillettes ? Ironie du sort, Menton n’est qu’à quelques petits kilomètres de l’Italie, un pays phare de la gastronomie, connu pour ses mets de renom à travers le monde entier. J’ai ainsi pu largement explorer la large palette qu’offre cette gastronomie en termes de « pasta » (Veuillez excuser mon italien hésitant, j’ai commis l’erreur impardonnable de choisir euro allemand en début de lycée). Il était donc nécessaire d’apprendre à cuisiner pour ne pas être condamné à connaître sur le bout des doigts toute la gamme de pâtes disponible sur le marché. Je n’avais pas le droit à l’erreur, l’ombre de notre Choumicha (du nom de la très célèbre chef marocaine) national rôdant au-dessus de moi. J’ai donc pu commencer à m’exercer grâce à cet outil formidable de notre époque contemporaine qu’est Internet et ses nombreuses sources faisant lien à la réalisation de recettes sophistiqués. Mon niveau relatif à l’art culinaire progressait de jour en jour me propulsant dans des galaxies de sapidité incommensurables à tel point que je songeais quelquefois à participer à des émissions TV raffinées tel que Top Chef, mais je me ravisais vite, pensant aux risques de mettre les jurys, par la qualité de mes chefs d’œuvre culinaires que l’on pourrait qualifier d’ésotérique, dans un état d’hébétude jamais vu sur le service public français et ce n’était pas clairement mon but. Et c’est ainsi que… attendez, vous pensiez que les propos plus hauts étaient véridiques ? Mes compétences gastronomiques n’ont absolument jamais évolué, me laissant, jusqu’au premier confinement, me contenter de mes maigres savoirs dans ce domaine. Je tenais néanmoins à remercier quelqu’un. En effet, il est nécessaire de louer le geste de Monsieur le président de la République qui, dans sa bonté habituelle, m’a permis de profiter des plats de ma mère pendant deux longs mois au lieu de la seule semaine de vacances initiale, évitant la suite de ce désastre. La cuisine étant une épine dans mon pied, elle n’était pas la seule.

Nous pouvons rajouter le fait de mettre ses vêtements au lavage tout seul comme un grand (je pense encore au jour où j’ai étendu mon linge avant d’aller en cours une après-midi ensoleillé, avant de finalement le retrouver trempé en rentrant 2 heures plus tard, les précipitations dans cette ville étant aussi imprévisibles que l’administration de Sciences Po), faire la vaisselle tous les jours (une telle abomination que j’aurais même préféré assister à 3 heures d’un meeting du Rassemblement National à la place, c’est dire), la distance avec la famille qui a pu se révéler assez difficile à vivre par moment et LE PIRE, la cataclysmique des tortures, que dis-je la plus effroyable des actions à réaliser : le ménage. Activité respectable je l’entend, mais dont je n’avais pas particulièrement l’habitude auparavant et que j’ai dû réaliser tous les jours durant mon périple mentonnais. Nonobstant, si vivre seule comporte ainsi quelques désavantages comme nous avons pu le voir de manière plutôt cocasse, il y a également des avantages, rares certes, mais bien existants.

Vivre seul permet de grandir d’un coup, pour rentrer dans le tant redouté monde adulte, et cette nouvelle expérience permet réellement de prendre en maturité et devenir quelqu’un d’autre en quelques mois seulement. Cela permet de s’émanciper du cadre confortable de chez papa-maman et pleinement sortir de sa zone de confort, faisant face à de nouvelles problématiques difficiles à appréhender au départ certes mais qui se révèlent finalement vecteur d’un développement personnel insoupçonnable. Elle oblige à gérer un appartement de manière autonome avec tous les aspects qui lui sont reliés (gérer le côté administratif étant une nouveauté assez surprenante au début par exemple). Ce nouveau mode de vie effrayant se révèle exaltant par certains aspects et notamment la liberté qu’il confère : pouvoir sortir et rentrer à n’importe quelle heure, par ailleurs sans exagérer, appelant à un effort de sagacité afin d’être raisonnable (et non chers amis sciencespistes, rentrer à 5 heures du matin chaque jour n’est pas quelque chose considéré comme raisonnable). Ce premier semestre en vivant seul est donc une expérience à absolument vivre, les difficultés qui lui adjacentes permettant d’endurcir les étudiants et aidant à cette difficile transition de l’adolescence au « mystérieux » monde adulte. De mon point de vue, ce vécu m’a permis de grandir intérieurement en m’obligeant à m’atteler à des tâches que je regardais parfois de loin dans le passé et en cette fin de semestre, je pense que nous pouvons nous féliciter. Nous féliciter d’avoir su gérer une telle nouveauté surtout en cette époque compliquée de pandémie du COVID-19 (on ne va pas remercier le parti communiste chinois), qui a restreint le contact social à plusieurs moments, pour pallier les moments délicats qu’il est possible de rencontrer. Je pense notamment aux étudiants étrangers qui ont vécu leur confinement à Menton. Faute de pouvoir rentrer, ils firent preuve d’une force mentale assez remarquable, malgré l’anxiété, qui est montée en flèche chez les élèves de Sciences Po durant cette période. En effet, près de 6 étudiants sur 10 furent touchés par ce phénomène selon l’échelle clinique HAD.

Vivre seul est donc une expérience exaltante, effrayante au départ mais qui se révèle être indispensable dans le cheminement d’un étudiant.

J’ai pu demander leur ressenti à quelques personnes du campus par rapport à cette expérience afin d’avoir un témoignage pluriel. La question posée était : « Quel est votre ressenti par rapport à ce premier semestre et le fait de vivre seul notamment ? »

1A French Track « Au départ, j’ai apprécié l’indépendance procuré par le fait de vivre seul, par rapport à toutes les contraintes inhérentes à la vie avec sa famille. Cependant, d’un autre côté, il était possible de se sentir seul de temps à autre et j’ai essayé de compenser en voyant mes amis le plus possible. » 

1A French Track « En éclipsant le virus et toutes ses conséquences négatives, ce premier semestre aura été riche en découvertes. Celles-ci sont en partie dû au fait de vivre seul et donc d’avoir de nouvelles responsabilités. Pour ma part, j’ai eu un ressenti très positif de ce premier semestre et de la vie en solitaire, qui n’a pas été si solitaire que ça avec toujours la possibilité d’inviter ses amis ou d’aller chez eux. »

1A French Track « Pour moi, ça a été le début d’une grande indépendance. On dit souvent qu’avoir un nouvel appartement, c’est le début d’une nouvelle histoire. Je l’ai vécu comme ça. Une nouvelle histoire avec ces bons et ces mauvais côtés évidemment ! »

1A French Track « Je garde un sentiment mitigé de ce premier semestre. J’ai appris de nombreuses choses et les cours sont enrichissants à Sciences Po, toutefois un sentiment d’inachevé demeure, tant au niveau relationnel que dans l’apprentissage en raison de l’annulation de nombreux évènements. Quant au fait de vivre seul, cela m’a permis de sortir de la bulle où j’ai vécu pendant tant d’années et de mûrir. »

1A French Track « Vivre seul, c’est vraiment quelque chose de spécial. Quand on passe de 4 personnes à 1, c’est particulier. Je trouve quand même qu’il y a de nombreux avantages.
Mon appartement, c’est mon univers à moi et je peux faire ce que je veux. Je peux accueillir mes amis ou sortir sans soucis.
De plus vivre seul, ça force à mieux s’organiser, on devient plus autonome et plus mature.
On trouve beaucoup d’avantages à vivre seul ! »

1A French Track « Le fait de vivre seule ne fut pas tout à fait simple. En effet, s’ajoutant à la crise du Covid et au climat anxiogène qui en résulte, le fait d’être loin de ses proches a tout de suite créé un sentiment de solitude. Néanmoins, vivre seule pour la première fois n’a pas uniquement eu des conséquences négatives puisque ce fut également l’occasion de s’harmoniser avec soi-même, de se responsabiliser mais aussi et surtout de se créer de nouvelles habitudes et d’apprendre de nouvelles choses sur soi. Le fait de rencontrer de nouvelles personnes mais également la technologie qui permet de garder un contact avec ses proches ont tout de même rendu l’expérience un peu moins pénible. »

1A English Track « I think there’s a subtle beauty to be found in the struggles of isolation. While solitude might be the most dreaded nightmare of extroverts, these past months have been among the most honest ones that I’ve lived through. I’ve had to grapple with the ugly truths about myself, and I’ve had to learn how to integrate them into my daily thinking. And so, if this pandemic has taught me anything, it’s that there’s no real growth until there’s honesty —most importantly with myself. »

1A English Track « This semester was difficult in the sense that we as first years were attempting to learn how university life works all the while learning how to adjust to Covid restrictions. Living alone can be isolating at times but technology surely makes it easier to stay in contact and feel less lonely. »

1A English Track « I would say that given the current pandemic, I feel very satisfied with this semester. I am very happy that I have the chance to live alone now and have a new sense of autonomy that I never had before. » 

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