Ya Rayah (Oh émigrant)

Par Réda Fadil

17h30. Atterrissage. L’adrénaline est à son paroxysme, l’excitation du retour à la terre originelle exalte mon corps engourdi par trois heures d’immobilité dans l’avion. Mes sens sont aiguisés et à la chasse, je suis à la recherche des sensations qui me feront voyager dans le passé, celui qui me rattache à cette nation. Tout redevient naturellement familier comme si ce que j’avais connu depuis mon départ n’était qu’une illusion, qu’artificiel. La vraie vie c’est donc bien ici et nulle part ailleurs, l’air humide et doux de Rabat me le rappelle merveilleusement tout en me faisant valser avec l’incroyable et talentueux cavalier que sont mes réminiscences. Tant pis si la sortie de l’aéroport sent la pisse, c’est une douce odeur familière et d’une certaine manière même elle je la chéris car elle me rappelle ma vie d’avant. La nostalgie est sensiblement troublante, elle donne de la valeur même aux choses les plus banales, c’est fascinant.

Les routes parfaitement lisses laissent places aux dos d’ânes et nids de poule sur lesquels galopent des amateurs de formule un, je me laisse bercer par les turbulences. Les défauts qui autrefois me remplissaient de colère me font chaud au cœur : Je suis attendri au pays de l’imparfait ! A peine les valises déposées et quelques bises claquées, je monte dans un taxi qui m’emmène au café de mon enfance. Un thé à la menthe beaucoup trop sucré, une part de gâteau pas cher payée et me voilà guéri de ce délire nostalgique. Guéri de la nostalgie car elle est devenue réalité, cet endroit qui m’avait tant manqué est désormais à ma portée, plus besoin de le regretter. La médecine elle-même n’a jamais su soulager autant.

Puis la tristesse m’envahit. Après tout ce voyage n’est qu’une parenthèse et je devrais bien rentrer dans ma nouvelle maison,  cette terre d’accueil où je ne me sens pourtant pas chez moi. Alors à quoi bon me torturer par une venue et un inévitable départ ? Je me dis soudainement que rien que ce thé en valait la peine. Si je suis si malheureux là-bas, alors pourquoi ne pas revenir me direz-vous légitiment ? Discours simpliste sur une réalité complexe. Ce pays je ne l’aime que parce que je n’y vis plus. Parce que lorsque je reviens, j’ai ce privilège qu’ont tous les touristes de ne voir que la belle façade du territoire visité, parce que je ne viens que pour les moments de bonheur et que je balaye le reste d’un revers de main. Ce beau pays miné de malheurs, je ne saurais y être heureux. Alors je reviens de temps à autre prendre ma dose, mais rien de plus pour l’instant. En espérant peut-être qu’un jour je serais encore en vie pour ne plus avoir à le fuir, moi qui le cherche paradoxalement tout le temps et partout. Dieu merci, la venue d’un visage familier pour me tenir compagnie me sort de mes pensées. Alors on parle, on échange « Oui, oui, si, si c’est magnifique la côte d’Azur ; tu devrais venir me rendre visite ! »

18h45. Décollage avec 30 minutes de retard, organisation marocaine oblige. La peine coule dans mes veines et la fatalité me souhaite un bon voyage. Partir est une tragédie nécessaire au bon déroulement la pièce, alors je me meurs sous les projecteurs du tarmac.

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